Thérèse d'Avila : un message pour aujourd'hui

 

Pour une journée sacerdotale

 

 

 

 

 

À quoi reconnaît-on les grands saints dans l'Église de Jésus ?

Pas forcément à la masse de leurs écrits ni au caractère exceptionnel de leur destinée,

pas forcément non plus à la solennité de leur canonisation, ni à l'importance numérique de leur famille spirituelle, mais à deux critères, qui tous deux sont des critères d'Église : ils ont été, en leur temps, un message du Christ à sa communauté ; et le Peuple de Dieu continue d'avoir besoin d'eux.

 

Célébrer les centenaires des grands saints, qu'il s'agisse d'un Benoît, d'un François d'Assise ou d'une Thérèse d'Avila, ce n'est donc pas seulement s'unir à la joie de ceux et de celles qui se réclament d'eux à un titre particulier – concrètement, pour nous, les Sœurs carmélites ou les laïcs du Carmel dans notre diocèse - , mais c'est, plus profondément, prendre conscience d'un besoin et d'un désir du Peuple de Dieu.

 

Avant même toute canonisation, c'est l'instinct spirituel du Peuple de Dieu qui plébiscite les grands saints, parfois à contre-courant des idéologies dominantes, et c'est ce même flair de la foi qui amène depuis quelques années les chrétiens à regarder avec sympathie vers cette femme hors-pair, vers cette grande croyante qu'a été Thérèse d'Avila, parce qu'ils entendent dans son message un écho étonnamment actuel de l'Évangile, et qu'ils pressentent de ce côté-là un chemin possible de libération.

 

En préparant cette petite causerie pour vous, frères prêtres, mon premier réflexe avait été de me dire :"Que peuvent apporter une Thérèse d'Avila, et surtout son expérience de la prière, à notre existence sacerdotale ?" Mais très vite je me suis aperçu que je faisais fausse route, et qu'il fallait surtout explorer ce que Thérèse d'Avila offre au peuple de Dieu, ce peuple auquel nous sommes envoyés et avec lequel nous sommes en mission.

 

 

Pour replacer ainsi sainte Thérèse dans la caravane du Peuple de Dieu, voici comment nous allons procéder :

Après quelques flashes sur sa vie et son œuvre écrite, nous aborderons trois aspects de sa personnalité spirituelle :

1 - l'union intime, chez Thérèse, de la prière et du service de Dieu ;

2 - la place prépondérante qu'elle accorde au Christ et à son humanité sainte ;

3 - l'orientation apostolique de sa prière.

 

Comme vous le voyez, il ne s'agira pas de disserter dans l'abstrait sur des problèmes de vie spirituelle, mais de regarder vivre et d'entendre un témoin du Christ, et j'ai bien l'intention de lui laisser la parole le plus souvent possible.

 

 

 

 

Une vie passionnante dans un siècle passionnant :

 

survol rapide de la vie et des œuvres de Thérèse d'Avila (1515-1582)

 

 

 

28 mars 1515                Teresa naît à Avila. Elle sera la cinquième de douze enfants.

Sa famille est de bonne noblesse : du côté de sa mère, les Ahumada ; du côté de son père, les Sanchez de Cepeda, d'origine juive.

 

            1522                       Magellan revient de son premier tour du monde.

 

1528                 À 13 ans, elle perd sa mère.

 

1531                 Certains de ses cousins devenant un peu assidus au gré du père, à 16 ans Teresa est pensionnaire chez les Augustines d'Avila, mais tombe malade.

                                   

                                    C'est l'époque de la conquête du Pérou et du Chili.

 

1535                                  Teresa a 20 ans.

Elle prend l'habit chez les Carmélites au Couvent de l'Incarnation,         

une immense bâtisse qui abrite 180 moniales, passablement relâchées.  

                                    Les parloirs sont souvent prétextes à galanteries, en tout bien tout honneur.

On a transposé à l'intérieur du monastère le clivage social entre maîtresses et

servantes.

 

1538                 Teresa, malade, se soigne dans sa famille. Le 15 août 1539, elle demande à se confesser. Pendant trois jours, on la croit morte ; on l'enveloppe même dans son linceul. Reconduite à l'Incarnation d'Avila, elle reste trois ans en partie paralysée

 

                                     C'est l'époque où Philippe II (1527-1578) commence à gouverner l'Espagne.

                                                 Érasme vient de mourir, et Ignace vient de fonder la Compagnie de Jésus.

                                                 Calvin écrit l'Institution chrétienne. En 1545 va s'ouvrir le Concile de Trente.

 

carême 1554     Teresa a près de 40 ans. Elle se convertit, ou du moins elle se reprend vigoureusement, à la vue d'un Ecce homo. Bouleversée, elle lit les Confessions de Saint Augustin, dont la première traduction espagnole vient de paraître.

 

                                    

1559                                     L'Inquisiteur général Fernando de Valdés publie l'Index des livres prohibés.

Teresa doit renoncer à quelques-uns de ses "bons livres".

Elle entend ces mots :"Ne crains rien, je te donnerai un livre vivant".

 

                          La vie spirituelle de Teresa s'intensifie.

                          Après plusieurs visions du Christ et un essai de plus grande austérité, elle commence à             

                          songer à un couvent réformé. Son confesseur hésite ; la ville jase.

                          Teresa se tait pour quelques mois.

 

avril     1961      Son beau-frère Juan de Ovalle achète une maison à Avila, hors remparts, et s'y     installe avec ses enfants ; mais ce n'est qu'un paravent commode. On commence en secret l'aménagement de cette maison, qui deviendra le premier couvent de la réforme thérésienne.

                       

24 août 1562     À l'aube, une petite cloche annonce la nouvelle fondation aux habitants du quartier.

                        Quatre novices prennent l'habit au nouveau couvent "Saint Joseph",

                        "quatre orphelines, pauvres, et toutes grandes servantes de Dieu".

                        L'après-midi, Teresa est mandée par la prieure de l'immense couvent de l'Incarnation

                        … et enfermée dans la cellule-prison du monastère !

                        Mais Teresa peut s'appuyer sur un bref de Pie IV autorisant les fondations,

                        et elle est bien soutenue par quelques carmes et le dominicain Domingo Banez.

 

1563          C'est la clôture du Concile de Trente.

Au début de l'année, Teresa est désignée comme prieure du petit couvent Saint Joseph

De là vont partir toutes ses initiatives de fondations :

Medina del Campo, Malagon, Valladolid, Tolède, etc…

 

     nov.1568      Cinq ans après, quelques religieux carmes, dont Jean de la Croix, que Teresa a           intéressés à son projet, inaugurent un premier couvent de Réformés à Duruelo,

                        en pleine campagne.

 

                        La France est déchirée par les guerres de religion.

                                Massacre de la Saint Barthélemy : 24 août 1572.

 

1562-1582                  Pendant une vingtaine d'années, Teresa va poursuivre ses fondations, en louvoyant

très habilement entre les représentants de trois ou quatre juridictions, celle du pape et de ses nonces, celle des évêques, celle de Philippe II, celle des carmes non réformés.

 

1582          Elle meurt en route, à Alba de Tormès.

 

Elle laisse derrière elle 17 couvents de Carmélites réformées, et une œuvre écrite assez importante, rédigée pour ses sœurs sur l'ordre de divers confesseurs.

Cette œuvre est jalonnée par 4 grands titres :

 

- l'Autobiographie (Libro de la vida)                              1562-1565

- le Chemin de perfection (Camino)                              1564

- les Fondations (Fundaciones)                                     1573 … 1582

- les Demeures (Moradas, le Château intérieur)            1577

 

Le Camino a été rédigé par Teresa comme une suite d'entretiens spirituels destinés à ses sœurs, centrés sur un commentaire du Notre Père, et dans lesquels elle fait passer le grand souffle de sa réforme. Elle oriente en particulier ses filles vers une prière résolument apostolique.

 

Les Demeures sont une sorte de guide spirituel, depuis les débuts jusqu'à l'épanouissement, depuis les "douves du château" jusqu'à l'intérieur que Dieu habite en permanence.

 

À ces œuvres maîtresses il faut ajouter :

 

67 Relations spirituelles, écrites entre 1560 et 1581, ou "Cuentas de conciencia" 

                                                              On y trouve, soit des récits à usage personnel de grâces reçues ou

de paroles entendues du Christ, soit des bilans spirituels plus développés, demandés par tel ou tel de ses confesseurs ou conseillers.

 

17 Exclamations, sortes de prières à la fois spontanées et rédigées, où elle fait part directement au Seigneur de ses peurs, de ses désirs, des convictions qui viennent de naître en elle.

 

Méditations sur le Cantique des Cantiques.

 

 Lettres, (environ 473)

 d'une importance exceptionnelle pour la connaissance de Teresa, de son caractère, de sa doctrine spirituelle, de son charisme de Fondatrice.

 

 

 

1. L'une des marques de la spiritualité thérésienne avec lesquelles le chrétien contemporain se trouve spontanément accordé, c'est qu'elle ignore et conteste toute opposition, tout divorce entre action et contemplation.                 

                      Il y a là, pour tout chrétien et pour nous, prêtres, une intuition qui peut devenir un vrai chemin d'unité intérieure.

 

²                  Les périodes les plus fertiles de notre existence sacerdotale sont celles où nous laissons la puissance du Christ œuvrer dans notre faiblesse, celles où le Christ garde en nous toute l'initiative. À ces moments où nous travaillons non seulement pour lui, mais avec lui, l'unité de notre vie se fait d'elle-même, ou plutôt l'Esprit Saint unifie lui-même notre relation à Dieu et notre relation au peuple de Dieu : dans l'action pastorale, l'Esprit Saint nous configure au Christ Pasteur.

                     C'est ce que soulignait le Concile dans son Décret sur le ministère et la vie des prêtres :"C'est en exerçant le ministère d'Esprit et de justice qu'ils s'enracinent dans la vie spirituelle, pourvu qu'ils soient accueillants à l'Esprit du Christ qui leur donne la vie et les conduit. Ce qui ordonne leur vie à la perfection, ce sont leurs actes liturgiques de chaque jour, c'est leur ministère tout entier, exercé en communion avec les évêques et les prêtres " (§ 12) "Menant ainsi la vie même du Bon Pasteur, ils trouveront dans l'exercice de la charité pastorale le lieu de la perfection sacerdotale qui ramènera à l'unité leur vie et leur action" (§14).

 

²     À d'autres moments notre relation au Christ qui nous envoie semble se distendre.

                     Tout en continuant d'accomplir, loyalement, l'œuvre du Seigneur, nous perdons un peu de vue le Seigneur de toute l'œuvre, et dans la même mesure nous redevenons propriétaires de notre action, de notre temps, de notre vie.

                     Il peut alors arriver que la prière nous devienne franchement difficile, ou que nous vivions sous le signe de l'échec ou de la mauvaise conscience Nous sentons bien, avec un malaise croissant, que notre prière ne vaut pas notre dévouement, ou que la surcharge de nos journées nous tiendrait lieu de prière, de louange, d'intercession.

                     Pour rien au monde nous ne voudrions cesser d'annoncer le Seigneur, mais nous savons aussi, par expérience, que nous sommes finalement inexcusables, lorsque la Parole de Dieu ne trouve plus, dans notre vie de prêtres, d'espace où retentir.

                     Notre amour pour le Christ n'est pas en cause, mais bien plutôt notre manière de vivre par Lui et de le Lui dire.

 

²     C'est là que l'exemple d'une Thérèse d'Avila, femme de prière et femme d'action, peut être pour nous éclairant et pacifiant ; car pour elle il n'existe pas d'opposition entre la prière et le service : la prière habite le dévouement pour Dieu, et le service de Dieu authentifie la prière. Ensemble la gratuité et le désir de répondre à l'amour du Christ la font partir sur les mauvaises routes de Castille et retomber en prière dès qu'elle le peut.

                     Car pour Thérèse d'Avila, prier est une question d'amour beaucoup plus qu'une question d'ascèse. Certes l'ascèse n'est jamais absente de la prière, car il est toujours dur de durer, cependant, si l'on va au fond des choses – c'est-à-dire si l'on revient à l'Évangile – la prière telle que l'entend Jésus n'est pas avant tout une affaire de temps, ni de rythme, ni d'alternance, ni d'agenda, mais une affaire de réponse filiale.

                     Tous les grands apôtres ont été de grands priants, et il n'y a là aucun paradoxe : c'est la simple logique de notre don au Christ :"Là où est ton trésor, disait Jésus, là sera ton cœur". Il s'agit donc simplement de trouver le lieu de notre cœur, de nous laisser attirer vers le centre de gravité de notre existence sacerdotale, de laisser Dieu nous aimer autant qu'Il veut nous aimer et de communier à son amour pour le monde.

 

                     C'est pourquoi, sans doute, Jésus ressuscité a voulu lier comme solennellement notre mission au mystère de son amitié dans son dialogue au bord du lac :"Pierre, m'aimes-tu ? – Pais mes brebis".  

                     Concernant l'unité de la prière et du service d'Église, l'un des textes les plus éclairants de Thérèse d'Avila est le commentaire qu'elle propose de l'épisode évangélique de Marthe et Marie, commentaire d'autant plus intéressant qu'il est écrit par une femme, de son point de vue de femme :

 

                     "Je songe quelquefois à la plainte de Marthe, et je me dis que cette sainte femme ne se plaignait pas uniquement de sa sœur. Je suis même persuadée que son chagrin venait surtout de ce que tu ne paraissais, Seigneur, ni touché de la peine qu'elle prenait ni désireux de la voir se tenir près de toi. Peut-être se croyait-elle moins aimée que sa sœur. C'est là, je pense, ce qui l'affligeait, et non pas d'avoir à servir Celui qu'elle aimait d'un si ardent amour. L'amour ne change-t-il pas le travail en plaisir ? Cela transparaît bien, du reste, dans le fait qu'elle ne s'adresse pas à sa sœur. C'est à toi seul, Seigneur, qu'elle va porter sa plainte, et son amour l'enhardit au point de te demander pourquoi tu ne te soucies pas de ce qui la concerne.

                     La réponse même que tu lui fis montre bien que sa demande procédait de la raison que je viens de dire. Tu lui répondis que seul l'amour donne du prix aux choses, et que l'unique nécessaire, c'est que l'amour soit si ardent que rien n'empêche d'aimer". (Excl.V)          

 

                     Seul l'amour donne du prix aux choses : seul l'amour que nous avons voué au Christ peut devenir en nous le ressort de toutes les fidélités, de toutes les conversions, de toute gratuité dans la prière comme de toute créativité dans l'annonce de l'Évangile.

 

 

2. Tout s'enracine donc, pour Thérèse d'Avila, dans une relation vivante à Jésus Christ, et à Jésus Christ Sauveur. C'est un deuxième aspect qu'il faut mettre en lumière si l'on veut comprendre la personnalité et le rayonne-ment apostolique de la Madre.

 

                 Car l'amour de Thérèse pour le Christ est un amour de convertie. Non pas qu'elle ait jamais commis de graves infidélités dans sa vie religieuse, ni même avant ; mais comme la Règle mitigée du Carmel de l'époque permettait de nombreuses visites au parloir et que sa conversation ne manquait pas de charmes, pendant des années, de 22 à 40 ans, Thérèse est restée partagée entre le désir d'être toute au Christ et les amitiés extérieures au monastère, qui à la fois la valorisaient à ses propres yeux et l'enfermaient dans ses propres désirs.

                     Elle a donc fait attendre Dieu, et pour elle, si affective, si sensible aussi à la valeur des engagements, ce temps perdu et ce demi-mensonge de sa vie portaient la marque de la servitude. À 40 ans "cette âme qui s'est si souvent détruite", comme elle disait, ne parvenait pas à larguer les amarres :

 

                     "Vers cette époque, on me donna les Confessions de saint Augustin. Ce fut, semble-t-il, par une disposition particulière de Dieu, car je ne les avais pas demandées et je ne les avais jamais vues. J'aime tout particulièrement saint Augustin, d'abord parce que le couvent où j'ai été pensionnaire était de son Ordre, ensuite parce qu'il a été pécheur. De fait j'ai toujours goûté une consolation particulière auprès des saints que le Seigneur a tirés du péché ; il me semblait trouver en eux du secours : si Dieu leur avait pardonné, il pouvait me pardonner à moi-même. Mais je le redis encore, une chose me désolait : Dieu ne les avait appelés qu'une fois et ils n'étaient plus retombés, et moi, j'avais déjà été appelée tant de fois ! Cette pensée m'affligeait. Cependant, quand je songeais à l'amour que Dieu me portait, je reprenais courage. Bien souvent, il est vrai, je me suis défiée de moi- même, mais jamais je n'ai manqué de confiance envers la divine miséricorde.

                     Oh ! effrayante dureté que celle de mon âme, au milieu de tant de secours que Dieu lui prodiguait ! À la vue du peu d'empire que j'avais sur moi-même et des chaînes qui m'empêchaient de me donner tout à lui, je ne puis maintenant que trembler.

                     À peine avais-je commencé la lecture des Confessions de saint Augustin, qu'il me sembla me retrouver moi-même. Je me mis à prier instamment ce glorieux saint. Arrivée à sa conversion, à cette voix qu'il entendit dans le jardin, le Seigneur, je crois, la fit résonner à mes oreilles, si vive était l'émotion de mon cœur. Longtemps je restai inondée de larmes, anéantie de douleur et de regret. O Dieu, que ne souffre pas une âme, quand elle a perdu cette liberté qui devait faire d'elle une souveraine !" (Vida, IX,7-8)

 

                     Le malaise grandissait dans la vie de Thérèse :"Mon âme se sentait bien lasse, mais ses mauvaises habitudes ne lui permettaient pas de trouver le repos dont elle avait soif" (Vida, IX,1).

                     Cependant insensiblement l'amitié du Sauveur la travaillait. Elle se savait pauvre, mais commençait à deviner ce qu'elle pouvait faire de sa pauvreté : et ce fut une rencontre du Christ souffrant qui emporta ses dernières résistances, au moment où elle n'espérait plus rien d'elle-même :

 

                     "Un jour, comme j'entrais dans l'oratoire, j'y aperçus une statue qu'on s'était procurée en vue d'une fête à célébrer dans le couvent, et qu'on avait placée là, en attendant. C'était un Christ tout couvert de plaies ; et si touchant, qu'à le considérer, je me sentis profondément bouleversée, tant il peignait bien ce que Notre-Seigneur endura pour nous. Si grande fut ma douleur devant l'ingratitude dont j'avais payé de telles blessures, que je sentis mon cœur se briser. Je me jetai auprès de mon Sauveur en versant un torrent de larmes, et le suppliai de me donner en cet instant la force de ne plus l'offenser.

                     [..] Mon recours à cette sainte (Madeleine) m'apporta une grâce particulièrement efficace. C'est qu'alors je n'espérais plus rien de moi- même, j'attendais tout de Dieu. Si je m'en souviens bien, je dis à Notre-Seigneur que je ne me lèverais point de là qu'il n'eût exaucé ma prière. Il l'exauça, j'en suis convaincue, car à partir de ce jour mes progrès furent sensibles" (Vida IX,1-3)

 

                     Celui à qui on pardonne peu aime peu, disait Jésus. Thérèse n'oubliera jamais qu'elle a été pardonnée, guérie d'un manque d'amour par l'amour du Christ venu au-devant d'elle. Elle n'avait pas besoin, pour prier Jésus Sauveur, de se sentir digne, ou intacte, ou fidèle, puisque le souvenir de ses faiblesses ramenait avec lui le souvenir de la miséricorde du Christ. Comme elle le chante dans une de ses poésies :

                     Je suis tienne, Seigneur, pour toi je suis née : que veux-tu faire de moi ?

                     Je suis tienne, par toi créée ; tienne, par toi rachetée ;

                     tienne puisque tu me tolères ; tienne, car tu m'as appelée ;

                     tienne puisque tu m'as attendue ;

                     tienne, puisque, puisque je ne suis pas perdue …

                     Que veux-tu de moi ?     

 

                     Je ne suis pas perdue, donc Tu m'aimes, donc je suis à Toi. C'est la logique même de la rédemption, celle qui faisait dire à saint Paul :"Je vis dans la foi au Fils de Dieu ; Il m'a aimé et s'est livré pour moi". Et Thérèse explique, avec ses mots de femme, comment, à l'époque de sa conversion, de son option pour l'Évangile sans compromis, sa prière de pauvre la ramenait comme spontanément à la Passion de Jésus.

 

                     "Voici quelle était manière d'oraison. Ne pouvant discourir avec l'entendement, je cherchais à me représenter Jésus-Christ au-dedans de moi. Je me trouvais bien surtout de le considérer dans les circonstances où il a été le plus délaissé ; il me semblait que, seul et affligé, il serait, par sa détresse même, plus disposé à m'accueillir. J'avais beaucoup de simplicités de ce genre. La prière au jardin m'attirait particulièrement ; c'était là que, de préférence, je tenais compagnie à Notre-Seigneur. Autant que j'en avais le pouvoir, je réfléchissais à la sueur qu'il répandit alors, à la désolation où il fut plongé. J'aurais voulu, si je l'avais pu, essuyer cette sueur si douloureuse, mais jamais, je m'en souviens, je n'osais me décider à le faire, arrêtée que j'étais par le souvenir de mes fautes si graves. Je demeurais là, près de lui, autant de temps que les distractions le permettaient, car j'en avais beaucoup, et c'était mon tourment.

                     Presque tous les soirs avant de m'endormir, au moment où je recommandais à Dieu le repos de la nuit, je pensais quelques instants à ce mystère de la prière au jardin. Je faisais ainsi depuis bien des années, et même avant d'être religieuse [..]. Cette pratique me fut, je crois, très utile, car je commençai à faire ainsi oraison, sans même savoir ce que c'était. J'en avais si bien pris l'habitude, que j'y étais aussi fidèle qu'à faire mon signe de croix avant de m'endormir."  (Vida, IX, 4).            

            Cette référence constante au Christ, et très précisément à l'humanité sainte du Christ, est peut-être le trait le plus frappant de la mystique de sainte Thérèse. Et c'est sans doute cela surtout qui fait d'elle un guide spirituel pour tout le peuple de Dieu.

           

De nos jours, sur la lancée de Vatican II qui a si fort valorisé l'appel universel à la sainteté, nous n'avons aucune peine à reconnaître que la vie mystique n'est pas autre chose que la vie baptismale, mais la vie baptismale radicalisée. Tout baptisé, confirmé dans l'Esprit, dès lors qu'il est, comme dit Paul, "enraciné dans l'amour du Christ", dès lors qu'il puise directement dans l'amour toute la sève dont il vit, revêt l'homme nouveau, puis "va se renouvelant, selon l'image de Celui qui l'a créé" (Col 3,10). Tout baptisé qui, "le visage découvert, réfléchit comme en un miroir la gloire du Seigneur", est transformé en cette même image, allant "de gloire en gloire", c'est-à-dire d'emprise de Dieu en emprise de Dieu, par le Seigneur qui est Esprit (2 Co 3,18).

 

Et de même qu'il n'y a pas de frontière, chez les plus grands saints entre l'expérience baptismale et l'expérience théologale, il n'y a pas non plus, en régime chrétien, d'aristocratie de la prière, ni d'itinéraire de sanctification qui ne passerait pas par l'unique chemin, le Christ.

 

Or, à l'époque de Thérèse, certains théologiens, mal inspirés, recommandaient de s'attacher à la contemplation de la seule divinité, en écartant, volontairement, toute représentation corporelle, même le regard sur l'humanité du Christ, qui risquait, selon eux, de devenir un obstacle. C'est même en ce sens qu'ils interprétaient la parole de Jésus lors de la dernière Cène :"Il vous est avantageux que je m'en aille".

La Mère Thérèse leur répond vigoureusement, et avec une audace méritoire au siècle de l'Inquisition :

"Je crois, moi, que si les Apôtres avaient cru aussi fermement qu'ils l'ont cru après la venue du Saint Esprit que Jésus était Dieu et homme, sa présence ne leur eût point été un obstacle ; et par le fait cette parole ne fut pas dite à la Mère de Dieu, bien qu'elle portât à Jésus Christ plus d'amour que tous les autres. Ces auteurs donc se persuadent que la contemplation étant chose entièrement spirituelle, tout objet corporel est capable de l'entraver et de lui faire obstacle. Se considérer comme environné par Dieu de toutes parts, se voir plongé en lui : voilà, d'après eux, ce à quoi il faut viser. À mes yeux, ceci est bon quelquefois ; mais s'éloigner entièrement de Jésus Christ, mettre son corps divin au nombre de nos misères, et au rang des autres créatures, non, je ne puis le souffrir !

Plaise à Sa Majesté que je sache me bien expliquer ! Certes, je n'entreprends point de contredire des gens qui sont théologiens, hommes spirituels et sachant ce qu'ils disent ; et d'ailleurs Dieu conduit les âmes par bien des chemins, bien des sentiers divers. Ce que je veux seulement indiquer sans me mêler du reste c'est comment il a conduit la mienne et en quel péril je me suis vue pour avoir voulu me conformer à ce que je lisais. [..]Peut-être est-ce moi qui me trompe, mais voici ce qui m'est arrivé.[..] À peine avais-je un peu d'oraison surnaturelle – j'entends de quiétude,- que je tâchais d'éloigner de mon esprit tout objet corporel. Quant à élever mon âme, je ne l'osais : toujours si misérable, je voyais bien que c'eût été témérité. Il me semblait pourtant sentir la présence de Dieu, ce qui était vrai, et je tâchais de me tenir recueillie près de lui. Pour peu que Dieu se montre favorable, c'est là une oraison savoureuse [..] Comme le profit et la consolation y sont manifestes, nul ne m'aurait fait revenir à la sainte humanité, qui me semblait réellement un obstacle. O Seigneur de mon âme! [..] O Jésus crucifié ! [..] Il me semble m'être rendue coupable envers vous d'une très noire trahison ! À vrai dire, c'était ignorance. Toute ma vie – car cela arriva à la fin – j'avais porté une si grande dévotion à Notre-Seigneur ! une dévotion si tendre ! [..] Au reste, je demeurai fort peu de temps dans cette opinion, et toujours j'en revenais à prendre mes délices avec cet aimable Seigneur comme j'en avais l'habitude, surtout au moment de la communion. Ne pouvant porter son image, son portrait, aussi profondément gravé en mon âme que je l'eusse désiré, j'aurais bien voulu l'avoir sans cesse devant les yeux." (Vida, XXII, 1-4)

 

Thérèse conçoit donc la prière comme le moment privilégié de l'identification au Christ dans son mystère de croix et de gloire. Là, elle laisse résonner en elle la parole de Jésus ; peu à peu elle devient disciple, elle s'approche de la vérité, et cette vérité fait d'elle un être libre (Jn 8), libre pour aimer, libre pour louer, libre pour servir.

L'échange s'intensifie entre elle et Celui qui la sauve, elle apportant sa misère et ses désirs, Jésus lui donnant part de plus en plus largement à son projet de salut. Près de la Croix de Jésus, Thérèse apprend à porter le monde.

Nous expérimentons tous quelque chose de cette connivence avec le projet de Jésus, lorsque nous redisons, à l'Eucharistie de chaque jour, au moment du mémorial où le Christ se rend présent : tout est là, tout est déjà là ; tous les hommes sont déjà là, puisque Lui les aime et qu'Il est là pour nous :"Ceci est la coupe de mon sang, versé pour vous et pour la multitude".

 

 

3. Essayons maintenant de discerner – ce sera un troisième volet de notre enquête – comment la multitude est entrée dans la prière de Thérèse, comment sa prière est devenue de plus en plus missionnaire. 

 

 

²    Pour elle, c'est tout simple : épouse du Christ, elle épouse l'œuvre du Christ. Elle y entre avec toute sa fougue castillane, bien décidée à y passer tout entière. Elle en parle sans cesse à ses sœurs, et y insiste dès le premier chapitre de son Chemin de perfection :

 

"J'ai rapporté au livre dont j'ai parlé plus haut [la Vida] les motifs qui m'ont fait établir ce monastère, et j'y ai joint le récit de plusieurs merveilles par lesquelles le Seigneur a montré qu'il y serait très bien servi. [..]

Vers le même temps, j'appris les calamités qui désolaient la France, les ravages qu'y avaient faits les malheureux luthériens, les accroissements rapides que prenait cette secte désastreuse. J'en éprouvai une douleur profonde. Comme si j'étais ou pouvais quelque chose, je versais des larmes auprès de Notre-Seigneur, et je le suppliais de porter remède à un si grand mal. J'aurais, me semblait-il, donné mille vies pour sauver une seule des âmes qui se perdaient en si grand nombre dans ce pays, mais, je le voyais, j'étais femme et bien misérable encore, enfin hors d'état de faire ce que j'eusse bien voulu pour le service de Notre-Seigneur. Et cependant voilà quel était, et quel est encore, mon ardent désir : mon divin Maître ayant tant d'ennemis et si peu d'amis, je voulais que ces derniers du moins fussent excellents. Je résolus donc de faire le peu qui dépendait de moi, c'est-à-dire de suivre les conseils évangéliques avec toute la perfection dont je serais capable, et de porter les quelques âmes qui sont ici à faire de même, me confiant en la grande bonté de Dieu, qui ne manque jamais d'assister ceux qui se déterminent à tout abandonner pour lui. [..] Il me semblait qu'en nous occupant toutes à prier pour les défenseurs de l'Église [..], nous viendrions, selon notre pouvoir, au secours de mon Maître bien-aimé.

Vraiment, à le voir poursuivi de si près par ceux qu'il a comblés de biens, on dirait qu'ils veulent, les traîtres, l'attacher de nouveau à la croix, et ne point lui laisser où reposer la tête !

O mon tendre Rédempteur ! [...] Que sont devenus aujourd'hui les chrétiens ! [..] Mon cœur se brise à la vue de tant d'âmes qui se perdent ! Ah ! si du moins je n'en voyais pas se perdre tous les jours davantage !

O mes sœurs en Jésus Christ ! Aidez-moi à demander cette grâce au Seigneur. C'est dans ce but qu'il vous a rassemblées ici, c'est là votre vocation, ce sont là vos affaires, là doivent tendre vos désirs. C'est pour cela, mes sœurs, non pour les intérêts du monde, que doivent s'élever vos prières. [..] Eh quoi ! le monde est en feu ! On veut, pour ainsi parler, porter de nouveau sentence contre Jésus-Christ, puisqu'on le charge de mille calomnies ! On cherche à renverser son Église ! [..]

Non, mes sœurs, ce n'est pas le temps de traiter avec Dieu des affaires si peu importantes". (Camino, 1)

 

²    Thérèse d'Avila n'a pas rejoint d'emblée, consciemment, les perspectives universelles de la mission de l'Église. Son amour pour l'Église a grandi en même temps que sa découverte du Christ Sauveur, et sa passion pour le Peuple de Dieu n'a cessé de progresser en intensité, en qualité et en inventivité apostolique.

 

À l'époque de ses infidélités ou de sa ferveur inconstante, le désir de gagner d'autres personnes au Christ l'habite déjà, mais son témoignage reste à l'image de ce qu'elle est elle-même : soucieuse de perfection personnelle, elle s'adresse aux personnes de son entourage (amis, père), et le témoignage qu'elle cherche à donner demeure entaché et alourdi de retours sur elle-même ; il lui arrive même de parler excellemment de l'oraison alors que personnellement elle s'en éloigne. Désharmonie entre l'être et le paraître qui la faisait beaucoup souffrir et réfléchir.

Lors de sa conversion, en 1554, Thérèse sent naître en elle un nouveau désir de "faire quelque chose pour Dieu".

En 1560, une vision de l'enfer, paradoxalement, la marque beaucoup du point de vue apostolique : elle désire vivre à fond ses vœux, et saisit au bond une suggestion venue de sa nièce Maria de Ocampo de vivre comme les déchaussées de Pierre d'Alcantara. Cette intuition d'un possible renouveau communautaire se mue en projet, et désormais elle va rechercher l'Évangile en communion avec des sœurs, et vouloir activement le bien de l'Ordre du Carmel.

À cette époque, le massacre de Vassy (1er mars 1562) déclenche une guerre des religions. Thérèse se trouve alors à Tolède chez Dona Luisa de la Cerda. Ce souci de l'Église militante et de la division des chrétiens baptisés marque sa vie d'une note croissante d'austérité et de pauvreté.

À l'automne 1566, un franciscain missionnaire, de retour des Indes Occidentales (nouveau monde), le père Alonso Maldonado de Buendia, lui rend visite à Avila, et lui parle "des millions d'âmes qui se perdent là-bas faute de doctrine". "Je restais si meurtrie par la perdition de tant d'âmes, dit Thérèse, que j'en étais hors de moi". "Ces Indiens me coûtent bien cher" (Lettre à son frère Lorenzo, 1570).

Ces mêmes années voient l'éclatement des fondations dans toute l'Espagne.

 

Une évolution s'est donc opérée chez Thérèse à partir du développement de sa vie intérieure et sous le choc d'événements extérieurs, qui retentissaient dans l'Église. Thérèse a su reconnaître la voix de Dieu dans les signes de son temps, dans les signes que, de son temps, Dieu faisait à l'Église.

 

²    "L'amour du Christ nous presse", nous tient à l'étroit, disait Paul, "à la pensée que, si un seul est mort pour tous, alors tous sont morts. Et il est mort pour tous afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux" (2 Co 5,14).

C'est bien cela qu'expérimente Thérèse dans son cloître : son amour pour le Christ lui fait rejoindre l'immense foule anonyme de ceux que le Christ aime et qui pourtant ne connaissent pas leur Berger. Quand elle prie le Christ, Thérèse dit "toi", puis "moi", et très vite "nous tous".

 

"Au milieu des plus grandes joies, des plus douces jouissances qu'on goûte avec toi, on s'afflige à la pensée du grand nombre de ceux qui ne veulent pas de ces joies, de ceux aussi qui les perdront pour toujours. De là vient que l'âme s'ingénie à trouver des compagnons et volontiers elle laisse le bonheur qui l'inonde, dans l'espoir de contribuer à le faire rechercher par d'autres.

Mais ne lui vaudrait-il pas mieux, ô mon céleste Père, remettre ces désirs à un temps où elle sera moins comblée ? [..] O mon Jésus, qu'il est grand l'amour que tu portes aux enfants des hommes ! Le service le plus considérable que l'on puisse te rendre, c'est de quitter pour l'amour d'eux et pour leur plus grand avantage. Aussi bien, c'est alors qu'on te possède plus pleinement La volonté, il est vrai, s'enivre moins de ta présence, mais l'âme se réjouit de te contenter. Elle voit que les joies d'ici-bas, même celles qui semblent un don de toi, sont incertaines durant cette vie mortelle si elles ne sont accompagnées de l'amour du prochain. Quiconque ne l'aime point, ne t'aime point, ô mon Maître, puisque tout ton sang versé nous atteste l'amour immense que tu portes aux fils d'Adam." (Excl.II).

 

Thérèse sait bien que des forces de refus  travaillent le cœur des hommes, mais elle a compris qu'ils ont besoin surtout de compréhension, de lumière et de miséricorde :

 

"O mon Dieu ![..], auteur de tout ce qui est créé ! Que serait cette création si tu voulais, Seigneur, créer plus encore ? Tu es tout-puissant, tes œuvres sont incompréhensibles. Fais, Seigneur, que tes paroles ne s'éloignent jamais de ma pensée. Tu dis : Venez à moi, vous qui travaillez et qui êtes accablés, et je vous consolerai. Que voulons-nous de plus, Seigneur ? Que demandons-nous ? Que cherchons-nous ? Pourquoi les mondains s'égarent-ils, sinon parce qu'ils sont en quête de bonheur ? [..]

Donne-nous la lumière, Seigneur ! Vois, elle nous est plus nécessaire qu'à l'aveugle-né. Lui désirait voir la lumière et ne le pouvait, et maintenant, Seigneur, on refuse de voir. Est-il un mal plus incurable ? C'est ici, mon Dieu, qu'éclatera ta puissance, ici que brillera ta miséricorde. Ah ! quelle demande je t'adresse, ô vrai Dieu, Dieu de mon cœur ! Je te prie d'aimer qui ne t'aime point, d'ouvrir à qui ne frappe point, de donner la santé à qui prend plaisir à être malade, à qui recherche la maladie. Tu as dit, ô mon Maître, que tu venais chercher les pécheurs. Les voilà, Seigneur, les vrais pécheurs ! Et toi, mon Dieu, oublie notre  aveuglement, considère seulement les flots de sang que ton Fils a répandus pour nous. Que ta miséricorde resplendisse au sein d'une malice si extrême ! Souviens-toi, Seigneur, que nous sommes ton ouvrage, et sauve-nous par ta bonté, par ta miséricorde !" (Excl.VIII)

 

Le désir du salut des hommes, qu'elle puise dans son amour pour le Christ, ou qu'elle se laisse donner par l'Esprit, la rend de plus en plus hardie dans sa prière apostolique :

 

"Si des malheureux [..] ne voient point leur détresse, que deviendront-ils, Seigneur ? Et pourtant, en venant en ce monde, ne te proposais-tu pas de remédier à ces besoins extrêmes ? Fais-le, Seigneur. C'est dans les cas les plus difficiles qu'éclatera davantage ta clémence.

Vois, ô mon Dieu, combien tes ennemis gagnent de terrain. Aie pitié de ceux qui n'ont point pitié d'eux-mêmes, et puisque leur malheur les a mis en tel état qu'ils refusent d'aller à toi, toi, mon Dieu, va à eux ! Je te le demande en leur nom. Je sais qu'ils ressusciteront, ces morts, dès qu'ouvrant les yeux et revenant à eux-mêmes, ils commenceront à t'aimer." (Excl.IX)

 

Au sujet de la résurrection de Lazare et surtout du moment où Jésus pleure sur son ami, Thérèse écrit :

"O Ami véritable ! Qu'il te paie mal, celui qui te trahit ! O vrais chrétiens ! Mêlez vos pleurs à ceux de votre Dieu. Les larmes de compassion que vous le voyez répandre ne s'adressent pas à Lazare seulement, mais à tous ceux qui, appelés par lui à haute voix, devaient refuser de ressusciter.

O mon Trésor ! que tu avais alors présentes les fautes que j'ai commises contre toi ! Qu'elles prennent fin, ces fautes, qu'elles prennent fin, ô mon Maître, et celles de tous les hommes ! Ressuscite ces morts, et que tes cris, Seigneur, soient si puissants, que tu leur donnes la vie sans qu'ils te la demandent. Lazare ne te demanda point de le ressusciter : tu le fis pour l'amour d'une femme pécheresse. O mon, Dieu ! en voici une à tes pieds, bien plus pécheresse encore. Toute misérable que je suis, je te demande grâce pour ceux qui refusent de te la demander." (Excl.X)

 

Le Christ lui-même révèle, de loin en loin, à Thérèse à quel point la mission qu'il lui confie ne fait qu'un avec l'amour qu'il a pour elle, ainsi qu'elle le rapporte dans sa Relation XXV (Avila, 1572) :

"Jésus Christ m'apparut … Au plus intime de mon âme, et, me donnant la main droite, il me dit : Regarde ce clou : c'est la marque que dès ce jour tu seras mon épouse ; jusqu'ici tu ne l'avais pas mérité [… elle a 57 ans ! ]. Désormais tu prendras soin de mon honneur, non seulement parce que je suis ton Créateur, ton Roi et ton Dieu, mais encore parce que tu es ma véritable épouse. Mon honneur est le tien, et ton honneur est le mien".

 

Ce que Thérèse appelle ici, avec ses mots du XVIe siècle, l'honneur de Jésus, l'Évangile de Jean le décrit en termes de gloire du Christ, cette gloire du Fils à laquelle travaille l'Esprit Paraclet à travers l'activité missionnaire de la communauté de Jésus : "Quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, déclarait Jésus dans son dernier logion sur le Paraclet, il vous guidera vers la vérité tout entière, car il ne parlera pas de son propre chef, mais il dira ce qu'il entend, et il vous annoncera les choses à venir. Celui-là me glorifiera, car il recevra de ce qui est à moi pour vous l'annoncer." (Jn 16,13-15).

 

Travailler à l'honneur de Jésus, c'est entrer dans l'œuvre glorifiante de l'Esprit Paraclet.

Ce qui glorifie Jésus sur la terre, c'est qu'il soit reconnu comme l'Envoyé de Dieu, comme l'unique révélateur, c'est que soient révérées son unité avec le Père dans l'agir et dans l'être ; bref : que les hommes parviennent vraiment à la foi en Jésus.

Ce qui glorifie Jésus sur la terre, c'est le témoignage que lui rend, dans le cœur des hommes, le Paraclet, et c'est aussi, inséparablement, le témoignage des disciples :"L'Esprit de vérité qui sort du Père, c'est lui qui rendra témoignage de moi, et vous aussi, vous témoignerez, parce que vous êtes avec moi depuis le début" (Jn 15,26-27).

 

On ne peut pas grandir dans l'amour du Christ sans entrer, avec toute l'Église, dans la mission qui le glorifie et glorifie le Père. On ne peut s'approcher de l'unité du Père et du Fils sans ouvrir les bras comme Dieu les ouvre.

Et c'est pourquoi la prière de Thérèse, cachée dans son cloître, est une force d'expansion missionnaire.

Tout ce qui est unifiant est déjà universel.

 

 

 

Ce double appel à l'intimité du Seigneur et à une mission sans limites ni frontières, nous l'avons tous entendu ;

ce double appel qui nous fait vivre à la fois une vie à deux avec le Christ et une vie à tous, se trouve réactualisé en chaque aujourd'hui par tout rassemblement fraternel.

 

 

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