"Scandale pour les Juifs, folie pour les païens"

1 Co 1,22-25

 

 

 

 

²  Les murs de pierre et de béton ne peuvent rassembler que les corps ; celui qui rassemble nos cœurs ouverts pour la prière commune, c'est le Christ, le Seigneur ressuscité, d'autant plus présent qu'il est plus invisible,

le Christ, que des hommes ont voulu détruire quand il est venu chez les siens,

le Christ, que les soldats ont crucifié, mais que le Père a relevé le troisième jour,

en faisant rayonner dans son humanité la gloire qu'il avait déjà comme Fils unique de Dieu

avant que le monde fût créé.

 

C'est donc au nom de Jésus Seigneur que nous sommes réunis ce matin

pour commémorer ses souffrances,

pour accueillir sa vie nouvelle

et pour attendre ardemment son retour.

 

Vous n'avez trouvé, en entrant dans cette chapelle, ni tables de changeurs, ni pigeons à vendre, parce qu'il s'agit d'apporter à Dieu non plus des choses, mais nos personnes, en offrande vivante et quotidienne, nous-mêmes tels que nous sommes, sans attendre d'être contents de nous pour nous approcher de Dieu. Il n'y a plus ni bœufs ni brebis, et c'est pourquoi le Christ ne reprendra plus jamais son fouet de cordes.

 

Est-ce à dire pour autant que nous ne méritons pas la sévérité du Christ ?

Est-ce à dire que le Christ, venant parmi nous, va trouver dans notre assemblée une véritable maison de prière ? Est-ce que notre culte va plaire vraiment à Dieu ?

 

Ici saint Paul va nous aider à être vrais et réalistes :

"Je vous en prie, frères, par le nom de Notre Seigneur Jésus Christ,

ayez tous même langage,

qu'il n'y ait point parmi vous de divisions ;

soyez étroitement unis dans le même esprit et la même pensée.

En effet, frères, il m'a été signalé à votre sujet qu'il y a parmi vous des discordes." (1 Co 1, 10-11).

 

L'un dit : Moi, je suis pour Paul ;

l'autre : Moi, je suis pour Apollos ;

un troisième : Moi, je suis chrétien de droite ;

un quatrième : Moi, je ne suis chrétien que parmi les gens de gauche.

L'un dira : Mon théologien, c'est Untel ;

l'autre vous confiera à l'oreille : Un chrétien intelligent doit lire tel journal.

 

Réponse de Paul :"le Christ est-il divisé ?"

Oui, le Christ est-il divisible ?

Est-ce tel chrétien qui a été crucifié pour nous ?

Est-ce au nom d'un journal que nous avons été baptisés ?

 

L'un des péchés les plus visibles et les plus profonds de nos communautés chrétiennes contemporaines, c'est une attitude dont nous avons horreur et que nous dénonçons avec passion chez les autres : l'intolérance,

c'est-à-dire cette sorte particulière d'allergie

qui nous empêche d'aborder une autre pensée que la nôtre avec un a priori favorable,

qui nous rend agressifs et injustes, en pensée et en paroles, dès que nos options personnelles sont remises en question,

qui nous ôte peu à peu notre souplesse spirituelle et notre capacité d'accueil et de compréhension,

qui enfin ralentit en nous le véritable élan missionnaire et nous fait rechercher, au sein de la grande communauté du Christ, le confort des groupes homogènes, où il fait bon penser la même chose, quitte à faire un tri dans ce que le Christ nous apporte.

 

C'est ainsi que nous nous sécurisons, alors même que parfois nous prônons une foi désécurisée ;

c'est ainsi que nous en venons à couvrir par nos propres paroles les contestations que nous adresse la parole de Dieu.

 

 

²  Et saint Paul met à nu l'une des racines de ces divisions entre fidèles du même Jésus Christ :

nous n'avons pas compris ce qu'est la sagesse chrétienne.

"Le Christ, dit Paul, m'a envoyé prêcher l'Évangile,

et cela sans la sagesse du langage, [sans le prestige d'aucune philosophie, d'aucune idéologie],

pour que la Croix du Christ ne soit pas vidée de son sens".

 

Nous ne pourrons jamais éviter que le langage de la Croix apparaisse comme une folie.

L'incroyant ou simplement le rationaliste qui montent la garde en nous au portillon de la foi, voudraient voir arriver un Christ plus "présentable" ; mais non : c'est le Christ crucifié qui se présente maintenant comme puissance de Dieu.

 

Nous voudrions parfois que le Christ Jésus vienne s'insérer complaisamment dans notre vision de l'homme et du monde, à la place préparée d'avance, un peu comme dans les plans d'urbanisme, où l'on réserve un coin pour l'église. Mais non : le Christ prend toute la place, déborde tous les plans ; et aucune théorie ne saurait l'enfermer.

 

Nous voudrions parfois réduire le Christ à n'être plus que le symbole de la réussite humaine, le président d'honneur d'un vaste mouvement lancé en dehors de lui, le couronnement d'un édifice dont Dieu ne serait ni l'architecte ni le maître d'œuvre. Or c'est par la folie du message chrétien que Dieu veut sauver les hommes.

Dieu veut réussir l'homme, mais par la folie de son amour. Il n'y a pas de Christ de service ; il y a  seulement le Christ Serviteur de Dieu, jusqu'à la mort de la Croix.

 

Nous aimerions remodeler Dieu à notre propre image. Volontiers nous imaginerions un Dieu qui change, comme tout change au cours d'une vie humaine, un Dieu qui aurait une histoire. Certains disent même : "Dieu est mort"; et cela les rassure.

Mais écoutons saint Paul :"Il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages et je rejetterai l'intelligence des intelligents ! Où est-il le sage, où est-il l'homme cultivé ? Où est-il le raisonneur de ce temps ? Dieu n'a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ?"

 

Oui, le moment est venu, frères et sœurs, de réveiller notre foi, de secouer la torpeur qui nous saisit à la faveur du flou et du désarroi de la pensée contemporaine, de renoncer à ce qu'il peut y avoir d'adolescent dans l'amour des paradoxes quand ils voilent le paradoxe du Christ, de refuser sereinement, avec force et douceur, toute inflation du langage.

 

Non, Dieu n'est pas mort, et il ne faut pas le dire sans nuance.

Le Christ est mort pour nous, mais c'est tout autre chose.

Nous vivons parce qu'il est vivant.

Ce qui doit mourir, ce sont les caricatures de Dieu, celles que nous trouvons ça et là dans le vieil album de l'Occident et celles que nous avons griffonnées dans les marges.

 

Non, Dieu ne change pas, et l'on ne peut le dire sans nuance.

Il a envoyé son Fils qui nous a sauvés en mourant pour nous, mais c'est tout autre chose que la mort de Dieu.

Nous n'aurions que faire d'un Dieu qui serait sujet aux mêmes misères que nous.

Dieu ne cesse pas d'être Dieu quand il vient au-devant de l'humanité.

Le Fils de Dieu ne cesse pas d'être le Verbe éternel quand il prend notre chair mortelle.

Dieu, par son Fils incarné, est entré dans notre histoire, certes ; il n'empêche que Dieu tout proche reste le tout Autre, celui qui échappe à toute durée, à toute mesure, à toute prise humaine.

 

Nous n'avons pas et nous n'aurons jamais de langage humain pour dire à la fois ce qu'est le Christ vrai Dieu et ce qu'est le Christ vrai homme.

Nous ne disposons, pour approcher de ce mystère, que des mots et des images de la Révélation ; mots humains, images tirées de notre monde, mais que Dieu a authentifiés par amour pour nous.

 

Ce qui nous est proposé, c'est de nous ouvrir à la grande aventure de la foi.

Notre sagesse chrétienne ne saurait consister à nous crisper sur quelque formule un peu plus familière, mais elle se résume à accueillir l'initiative de Dieu avec toute la force de notre liberté, et à laisser Dieu faire pour nous et en nous l'œuvre de son amour un peu fou.

 

"Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes,

 et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes".

 

Page d'accueil

Homélies nouvelles