"Nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ"

(2 Co 2,14-16).

 

 

 

 

 

 

Le thème de la bonne odeur du Christ répandue par les messagers de l'Évangile se trouve au cœur d'une courte action de grâces de Paul, 2 Co 2,14-16 :

 

14.               Grâce soit à Dieu qui, par le Christ, en tout temps nous fait triompher,

et qui, par nous, manifeste [répand] en tout lieu le parfum de sa connaissance.

15.        De fait nous sommes, pour Dieu, la bonne odeur du Christ

                   parmi ceux qui se sauvent et parmi ceux qui se perdent ;

16.         pour les uns, odeur qui de la mort conduit à la mort,           

                   pour les autres, odeur qui de la vie conduit à la vie.

                   Et de cela, qui est capable (hikanos) ? [pour cela, qui peut suffire ?]

 

 

²    Celui qui parle ainsi de triomphe a pu voir effectivement le succès de la mission chrétienne en Asie Mineure et en Macédoine, d'où il écrit. Mais c'est aussi un apôtre incompris et contesté par la communauté de Corinthe, laquelle met en cause tout à la fois son témoignage personnel, le style de ses interventions, et son autorité apostolique.

                  

                   Face à cette fronde, souvent dans ses lettres Paul développe sa propre apologie et même parfois contre-attaque. Ici il donne libre cours à son enthousiasme missionnaire, comme pour puiser lui-même un nouveau courage dans une contemplation de la victoire de Dieu.

 

                   Paul se sent comme associé au triomphe que Dieu remporte par le Christ. De même que les empereurs ou les chefs d'armée victorieux invitent leurs soldats d'élite à participer au cortège de leur triomphe, Dieu, vainqueur en tout lieu, fait toujours triompher avec lui, dans le Christ, ceux qui le servent[1].

                   Mais le texte de Paul va peut-être plus profond : la victoire de Dieu, c'est la connaissance du Christ manifestée (répandue) en tout lieu, et les apôtres sont les ouvriers de cette expansion universelle, les porteurs en tout lieu de la connaissance du Christ ; la victoire de Dieu, c'est l'expansion d'un parfum, insaisissable, mais puissant et tenace[2].

                  

                   Le parfum n'est donc pas un accessoire du triomphe, comme un surplus de solennité : le parfum manifeste directement la victoire de Dieu. Parce que la victoire de Dieu doit faire le bonheur de l'homme et changer toute l'ambiance de la vie collective, Paul la décrit comme la diffusion d'un parfum, comme le triomphe d'une bonne odeur.

 

                   Mais l'optimisme missionnaire de Paul va plus loin encore : non seulement les apôtres sont au service de Dieu en répandant partout la connaissance du Christ, non seulement, ce faisant, ils propagent en tout lieu le parfum du Christ, mais ils sont, eux-mêmes, la bonne odeur du Christ, tellement ils s'identifient au message qu'ils annoncent.

 

 

²    Arrêtons-nous un moment sur la symbolique du parfum.

 

Le parfum signale une présence.

Il surprend parfois, mais attire toujours l'attention sur une présence ressentie comme heureuse, bénéfique, amicale ; et même parfois, quand la présence cesse, la permanence du parfum agit comme une mémoire.

 

Le parfum valorise un lieu, une chose, une personne.

Et de fait il apporte un surcroît d'être : non seulement telle rose est belle à voir, mais elle sent bon.

 

Le parfum est de l'ordre du don, du partage, de l'émanation généreuse.

Il n'y a de parfum que livré au dehors ; le parfum d'un être est, de soi, destiné à d'autres vivants. Si la vue et l'ouïe soulignent l'extériorité, l'odeur vient au-devant, elle pénètre, et la raison d'être d'un parfum est d'être perçu, reçu, intégré.

 

Le parfum, moyen de communication immédiate entre les vivants, crée une connivence.

Il enrichit la présence réciproque de deux ou plusieurs vivants. Il met à l'aise, il crée entre les personnes une sorte d'assentiment de base, antérieur à tout raisonnement.

 

Le parfum apporte la joie, la joie personnelle et la joie partagée.

 

Le parfum d'un être est une offre gratuite, proposée à tous indistinctement, sans choix préalable et sans exclusive : il suffit d'être proche pour sentir.

 

 

²    "Nous sommes, pour Dieu, la bonne odeur du Christ", affirme Paul, et il faut laisser toute sa force à cette image qu'il emploie.

 

                   Le seul parfum est, en fait, la connaissance du Christ ; mais, nous dit Paul, nous les apôtres par qui Dieu la manifeste en tout lieu, nous sommes tellement imprégnés du parfum par nous diffusé, que nous devenons, au service de Dieu, la bonne odeur du Christ.

                   Message et messager, même parfum. Nous signalons partout la présence du Christ ; nous la rendons attirante et désirable. Marqués pour toujours du parfum de la connaissance du Christ, nous l'apportons partout avec nous. Partout il met à l'aise, partout il rassemble dans la joie.

                   Et cette bonne odeur du Christ, qui nous communique à nous-mêmes un surcroît d'assurance et de paix, nous l'offrons à tous indistinctement, gratuitement, aux croyants comme aux sceptiques, aux communautés florissantes comme à celles qui déforment tout et qui renâclent.

 

                   Cependant, en relayant ainsi l'œuvre de Dieu et son offre universelle de salut, nous nous heurtons, comme Dieu, au mystère de la liberté des humains. Car même la bonne odeur du Christ devient parmi les humains signe de contradiction et test des orientations profondes des cœurs.

                   Entrer dans la victoire de Dieu, dans le triomphe du Christ, c'est aussi assumer les aléas du message et les inexplicables allergies du cœur humain, qui parfois repousse comme nocive la bonne odeur de vie qui vient de Dieu par Jésus Christ.

                   Pour les uns la bonne, toujours bonne, odeur du Christ, devient "une odeur qui de la mort conduit à la mort" : pour ceux-là le Christ reste un mort, qui ne les tire pas de leur mort. Pour les autres, au contraire, la bonne odeur du Christ, apaisante et douce, est "une odeur qui de la vie mène à la vie" : pour ces derniers, le Ressuscité est le Vivant qui les entraîne dans sa vie.

 

 

²    "Qui peut suffire à un telle tâche ?"

 

                   Paul ne répond pas tout de suite à sa question. Il le fera quelques lignes plus loin, en expliquant aux Corinthiens :"Ce n'est pas à cause d'une capacité personnelle que nous pourrions verser à notre compte ; c'est de Dieu que vient toute notre capacité" (3,5).

                   Pour l'instant Paul ne dit pas qui est qualifié ; il se contente de rappeler ce qu'il fait pour n'être pas disqualifié comme ceux qui frelatent ou falsifient le message :"Nous ne sommes pas, en effet, comme tant d'autres qui trafiquent de la parole de Dieu ; non, c'est en toute pureté, c'est en envoyés de Dieu que, devant Dieu, nous parlons en Christ" (2,17).

 

Et Paul de nous livrer les critères qui, à ses yeux, authentifient une parole d'apôtre, et plus largement, tous les témoignages :

 

- l'apôtre parle "sans mélange" (ex eilikrinias), en toute sincérité et limpidité, sans entrelacer ni les doctrines ni les motivations.

 

- l'apôtre dit devant Dieu ce qui vient de Dieu. Car la parole apostolique vient de Dieu. En 1 Th 2,14

Paul félicitait les chrétiens en leur écrivant :"Ayant reçu la parole de Dieu que nous vous faisions entendre, vous l'avez reçue, non comme une parole humaine, mais, ainsi qu'elle l'est vraiment, comme la parole de Dieu qui agit en vous, les croyants".

                   Dieu, qui est à la source du message, est constamment témoin du travail de ses messagers et garant de la limpidité des apôtres. Inversement, tout apôtre se veut en référence constante à Dieu qui l'envoie, en transparence continuelle au regard de Dieu.

                   Paul écrivait déjà dans sa toute première lettre :"Dieu nous ayant estimés dignes de nous confier l'Évangile, nous parlons non de manière à plaire au hommes, mais à Dieu qui scrute nos cœurs" (1 Th 2,4).

 

- l'apôtre parle "en Christ". Paul le redira dans les mêmes termes en 12,19b :"C'est devant Dieu, en Christ, que nous parlons".

                   Parler en Christ, c'est annoncer le message en vertu d'un mandat du Christ. En Rm 15,16 Paul disait :"Dieu m'a accordé la grâce d'être, parmi les païens, le liturge du Christ Jésus, chargé-du-service-sacré (hiérourgounta) de l'Évangile, pour que l'oblation des païens, sanctifiée par l'Esprit Saint, lui soit agréable".

                   Parler en Christ, c'est, pour Paul, laisser le Christ parler à travers lui, comme il l'expliquait en Rm 15,18 :"Je n'oserais parler de ce que le Christ n'a pas fait par moi" pour amener les païens à l'obéissance par la parole et par l'action, par la puissance de l'Esprit ; et comme il le redira à la fin de la 2 Co :" Vous cherchez une preuve que le Christ parle par moi" (13,3).

 

 

                   Telle est la bonne odeur du Christ : elle  crée des devoirs à celui qui l'annonce, mais elle dit toujours déjà l'espérance du témoin qui la diffuse.   

 

 

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[1] On amalgame parfois les deux images du cortège triomphal et du parfum. Effectivement, durant les processions triomphales des Romains de l'encens était offert (aux dieux !) dans les rues de la cité (Horace, Odes IV,2,50s; Appien, Guerres puniques, 66)

[2] Si 24,15.