"Nous tous, qui, le visage dévoilé,

refléchissons[1] la gloire du Seigneur"

(2 Co 3,18)

 

 

Partons, pour notre méditation, d'un texte de Paul :

 

2 Co 3, 16         C'est quand on se convertit au Seigneur que le voile est enlevé,

 

            17        et le Seigneur, c'est l'Esprit,

 or là où est l'Esprit du Seigneur, [là est] la liberté.

 

            18        Et nous tous qui, le visage dévoilé, réfléchissons comme en un miroir

                         la gloire du Seigneur,

                         nous sommes transfigurés en cette même image, de gloire en gloire,

                         précisément de par l'Esprit du Seigneur.

 

Reprenons un à un les éléments des deux versets 17 et 18 pour en nourrir notre prière.

 

 

"Le Seigneur, c'est l'Esprit"

 

                         La formule est difficile à bien comprendre. On pourrait, avec un "e" minuscule, comprendre avec le p.Allo (1937) :"le Seigneur (Jésus) est le sens définitif des Écritures" ; dans ce cas l' "esprit" serait opposé à la lettre, comme en 2 Co 3,7. C'est encore la solution adoptée par la TOB :"Le Seigneur (le Christ) exprime le sens spirituel des Écritures et s'y identifie[2].

                         Mais on peut garder "Esprit", avec une majuscule, et y voir l'Esprit-Saint, puisque immédiatement après il est question de "l'Esprit du Seigneur". En effet il est clair que "le Seigneur" désigne le Christ et que par ailleurs 2 Co souligne la distinction du Christ et de son Esprit (1,20-23; 13,13). Sans forcer le verbe "est", on peut donc comprendre que le Seigneur et l'Esprit sont toujours conjointement à l'œuvre : avoir affaire au Seigneur (Christ), c'est avoir affaire à l'Esprit (à son Esprit) ; le Seigneur, autant dire son Esprit.

 

 

"Nous tous, le visage dévoilé,

  nous réfléchissons comme en un miroir la gloire du Seigneur"  

 

Le visage dévoilé, donc en totale liberté et lucidité, et parce que le Christ nous a affranchis de tous les conditionnements et de toutes les obscurités de l'ancienne alliance, nous pouvons regarder sans contrainte Celui qui nous sauve, sûrs d'avance que notre regard ne sera ni frustré ni interrompu.

La gloire qui rayonnait du visage de Moïse était à chaque instant menacée de disparaître ; celle qui émane de Jésus-Christ ressuscité ne connaît ni éclipse ni déclin, toujours offerte à nos regards. À tout moment, si "nous nous tournons vers le Seigneur" (v.16), sa gloire trouve son reflet en nous comme dans un miroir.

Sa gloire, qu'est-ce à dire ? Comme le kâbôd de Dieu dans l'AT, la gloire de Jésus-Christ dit à la fois un poids et un éclat ; c'est à la fois une densité d'être ou de présence et un rayonnement de vie qu'il a en commun avec Dieu. La gloire du Christ, c'est lui-même, en tant qu'il se révèle dans sa sainteté, sa majesté, sa puissance, dans l'énergie de sa vie.

Elle est paradoxale pour les croyants, cette gloire du Christ. En effet, alors qu'elle est avant tout épiphanique et de l'ordre de la lumière, elle ne peut être perçue que par la foi ou, comme dit saint Paul, par "les yeux illuminés du cœur" (Ep 1,18). C'est dans la foi et la foi seule que cette lumière peut être captée et réfléchie,[3] comme dans un miroir. Notre perception de la gloire du Christ n'est pas purement passive[4] : nous l'accueillons pour d'autres. Mais pour l'instant Paul envisage l'effet en nous de cette réception de la gloire.

 

 

"Nous sommes transformés en cette même image" (v.18b)

 

 

Le regard nous transforme. Plus exactement l'image qui se reflète en nous et que nous reflétons dans la foi et la prière nous métamorphose progressivement à sa ressemblance ; le Christ glorieux nous assimile à lui-même. Celui qui inscrit en nous, croyants, le reflet de sa gloire est le Christ, Image de Dieu.

 

Il est l'Image de Dieu :

- parce qu'il est Fils de Dieu  (Rm 8,29), reflet de sa gloire et effigie de sa substance (Hb 1,3) ,

- parce qu'il est sa ressemblance parfaite, telle la Sagesse ;

- parce qu'il représente et rend présent Dieu invisible,

- et marque de sa présence le monde créé et l'homme nouveau

- en raison de son immortalité.

 

C'est donc le Christ glorieux dans toute l'étendue de son mystère qui se reflète en nous comme Image de Dieu et qui induit en nous une sorte de mimétisme :" nous sommes métamorphosés en cette même Image", remodelés à l'imitation du Fils.

Pour Paul toute transformation du chrétien est intimement liée à l'action du Christ, à sa fidélité et à sa Pâque exemplaire :"Ceux que d'avance Dieu a connus, il les a aussi d'avance destinés à être conformes à l'image de son Fils, pour qu'il soit le premier d'une multitude de frères[5]".

 

Cette conformité au Christ Image ne sera atteinte que dans l'au-delà, lorsque "tous nous serons changés[6]", et lorsque le Sauveur, le Seigneur Jésus-Christ "transformera notre corps de misère en le conformant à son Corps de gloire[7]".

Mais le travail de ressemblance est amorcé vigoureusement dès cette vie. Dès aujourd'hui le chrétien est métamorphosé par un renouvellement de son "noûs", c'est-à-dire de sa manière de réagir intellectuellement[8]. Dès aujourd'hui le disciple "communie aux souffrances du Christ en se rendant conforme à sa mort[9]. Dès maintenant "l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour, alors que l'homme extérieur se détruit[10]" ; l'homme de foi fait partie d'une nouvelle création[11]: il vit, mais c'est le Christ qui vit en lui, et l'identifie peu à peu à lui-même[12].

C'est cette progressivité que Paul souligne lorsqu'il précise "nous sommes transformés de gloire en gloire".

 

 

"de gloire en gloire" (v.18c)

 

Lue comme un sémitisme, l'expression indique simplement une progression dans la gloire ; mais Paul vise probablement un processus plus puissant encore et rejoint ici la dynamique, qui lui est chère, du présent et du futur eschatologique.

Le rayonnement de la gloire du Christ, que les chrétiens perçoivent directement, librement, sans aucun voile, et dès maintenant, ne va pas s'éteindre et disparaître comme le rayonnement du visage de Moïse. Il est destiné à croître et à coïncider avec le "poids éternel de gloire[13]" qui va se révéler pour nous[14] lorsque nous connaîtrons la glorieuse liberté, "la liberté de gloire[15]" des enfants de Dieu.

 

 

"précisément[16] (de) par l'Esprit du Seigneur" (v.18d)

 

L'Esprit du Seigneur, qui confère aux croyants la liberté, et qui leur donne des yeux pour se tourner vers le Christ de la gloire, assure lui-même la continuité de la métamorphose. C'est lui qui achemine le chrétien de gloire en gloire et qui maintient son regard tourné vers l'Image transfigurante.

 Nous tenons là un condensé de la spiritualité paulinienne ; c'est un texte majeur où Paul articule des thèmes qui lui sont chers :

-          la progressivité de la vie de foi ;

-          l'importance du regard dans la métamorphose du chrétien ;

-          l'indispensable activité de l'Esprit-Saint pour toute référence au Seigneur de la gloire.*

 



[1] Le verbe katoptrizomenoi peut se traduire : "nous qui contemplons comme dans un miroir", ou :"nous qui reflétons/réfléchissons comme un miroir". C'est la deuxième possibilité qui est ici retenue.

[2] p.532, note w.

[3] Ici l'image du miroir n'a rien de péjoratif, ce qui était le cas en 1 Co 13,12, où Paul opposait notre connaissance terrestre et confuse des choses de Dieu au face-à-face du monde à venir.

[4] Le verbe est au moyen, ce qui exprime une participation du sujet à l'action.

[5] Rm 8,29.

[6] 1 Co 15,51-52.

[7] Ph 3,21.

[8] Rm 12,2. C'est un aspect souvent omis de la conversion, selon Paul.

[9] Ph 3,10; cf.Rm 6,6.

[10] 2 Co 4,16.

[11] 2 Co 5,17; Ga 6,15

[12] Ga 2,20.

[13] 2 Co 4,17.

[14] Rm 8,18.

[15] Rm 8,21.

[16] L'expression "apo kuriou pneumatos", l'Esprit du Seigneur désigne le pneuma kuriou du v.17. Liddell-Scott, p.348, précise : "kathaper ei" signifie "like as if, exactly as".

 

 

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