Le Précurseur

Mt 3,1-10

 

 

² Voilà bientôt vingt siècles que le ferment de l'Évangile travaille la pâte du monde : et la pâte lève lentement, trop lentement, à tel point qu'il nous semble à certains moments qu'elle retombe.
En tout cas nous sommes tentés de le penser.

À l'échelle du monde, la disproportion s'accroît entre les masses humaines et le nombre des chrétiens qui acceptent de vivre pour leur foi. Des milliards d'hommes, ne serait-ce qu'en Inde et sur le continent chinois, continuent à se passer du Christ.

À l'échelle de la France, de nos diocèses, de nos communautés, l'Église continue d'être profondément divisée, à cause même de l'accélération de notre histoire, parce que désormais  on ne peut plus être fidèle au Christ sans s'ouvrir largement à l'avenir que Dieu fera avec nous. Désormais il faut créer, créer ensemble ; et cela est toujours redoutable. Même réunis, nous serions trop petits pour cette tâche.

Et puis ces mutations rapides qui secouent le monde contemporain se répercutent dans notre vie familiale et personnelle ; elles sont pour nous source de désarroi.
Tantôt, pour échapper à l'angoisse, nous nous accrochons à notre passé, à ce que nous avons fait ou été, aux méthodes d'action ou de témoignage que nous avons déjà expérimentées.
Tantôt, pour n'être pas pris de court par les événements, nous nous identifions aux héros qui créent l'avenir. C'est alors que nous nous prenons pour des gens lucides, pour des gens sincères et efficaces ; c'est alors aussi que la volonté de puissance vient fausser nos réflexes évangéliques.

De toute façon, que nous nous réfugiions dans le passé ou que nous fuyions dans l'avenir, nous n'échappons pas aux questions du présent : l'Évangile de Jésus est-il encore capable de parler à nos contemporains, ou faut-il inventer une autre parole ? le style d'action de Jésus, celui des Béatitudes, peut-il encore sauver le monde, ou faut-il imaginer autre chose ?

 

² Jean le Baptiste a connu cette épreuve touchant la foi de l'homme engagé. De sa prison il envoie demander à Jésus : "Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?"

Nul mieux que lui n'avait senti les aspirations de son temps, cet extraordinaire besoin, ce profond désir de liberté, de propreté, d'authenticité, qui soulevait le peuple juif. Il fallait affronter les Romains, c'est-à-dire la paix par la force, la paix sur un volcan. Il fallait affronter la propagande officielle pour les dieux de l'empire. Il fallait affronter la toute-puissance des circuits commerciaux de l'occupant. Il fallait affronter l'érotisme facile et décevant d'une civilisation déjà sur son déclin.

Jean, pour toute réponse, est parti au désert, non loin de la ville de Jérusalem. Et les gens sont venus le trouver, lui l'ascète, l'homme au cœur taillé à coups de serpe. Alors ils ont entendu une parole étrange, inattendue, révolutionnaire : "Repentez-vous, car le Règne de Dieu est proche !"

Jean était l'homme d'un seule idée, d'une seule passion : Dieu ne pactise pas avec le péché. Il l'a dit sur les bords du Jourdain aux gens du peuple, aux soldats et aux fonctionnaires. Il l'a dit dans le palais du roi Hérode : "tu n'as pas le droit d'avoir la femme de ton frère !" Et il s'est retrouvé en, prison.
Mais après tout, peu lui importait, puisqu'il avait pu reconnaître le Messie, Celui qu'on attendait, et l'avait désigné à ses partisans : "Le voilà, celui qui va enlever le péché du monde". Il avait eu la grandeur d'âme de passer le relais à Jésus et de dire : "Il faut qu'il croisse et que moi, je diminue". Et voici que, dans sa prison, il entend parler des œuvres du Christ, de sa prédication, de son style très particulier ; Jean jeûnait, Jésus mange et boit avec tout le monde, même avec les pécheurs ; Jean avait prédit un grand coup de balai, un coup de cognée à la racine de l'arbre ; il avait annoncé : "attention ! le grain va être vanné, et la menue paille, celle qui ne fait pas le poids, sera dispersée au grand vent. Et voilà que Jésus refuse le style d'un Messie militaire et nationaliste, voilà qu'il prêche la tendresse de Dieu, voilà que Jésus, au lieu de soulever les masses, prend le temps de rencontrer chacun et chacune comme un être irremplaçable, voilà que le Messie tourne le dos à toute libération par la force brutale, et qu'il souligne uniquement ce qui est à ses yeux l'essentiel : Dieu venant à la rencontre des hommes.

Jean ne s'y reconnaît plus, et, dans son cachot où il va être décapité, il lui vient l'idée lancinante que peut-être il a travaillé pour rien, que son œuvre est trahie et que lui- même est désavoué : "Es-tu Celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?"

 

² Jésus répond par des faits et par une citation de l'Écriture : "Les aveugles voient, les estropiés marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres". Voilà le style que Dieu a prévu pour le Messie. Et Jésus ajoute , à l'adresse de Jésus, mais aussi à notre adresse : "Heureux qui ne trouvera pas en moi une occasion de chute !" Heureux celui qui ne butera pas obstinément contre la nouveauté que je lui apporte.
Voilà le drame de l'espérance que nous vivons à notre tour aujourd'hui.

Il nous faut accepter que le Christ ne vienne pas seulement pour bénir nos initiatives et ne soit pas seulement la conclusion de nos raisonnements. Il vient chez nous avec une parole qui commente et interpelle notre histoire, avec une lumière qui l'éclaire, lui donne sens et l'oriente définitivement. Aujourd'hui comme au temps du Baptiste, nous ne pouvons comprendre ce que le Christ fait dans le monde que sur la base de sa parole.

Il nous faut accueillir le Christ, même s'il ne paraît pas sur le sentier où nous l'attendions, même si sa grâce et son aide n'arrivent pas exactement au robinet que nous avions ouvert.

Il nous faut croire que le Christ est l'avenir absolu du monde, même si son message ne nous met pas en position de force. Car la place du chrétien dans le monde est celle du service.

Il nous faut croire que le Christ, aujourd'hui encore, est "force de salut pour tout homme" et pour le monde en marche. Mais le monde attend un signe visible de cette présence du Christ, et ce signe, ce sera notre unité et le réalisme de notre action. Le signe attestant que le Christ est venu et qu'il vient, c'est qu'on s'occupe de tous les pauvres pour leur porter une bonne nouvelle de joie et de liberté ; c'est que la maladie, la souffrance et la faim reculent ; c'est qu'une lumière est proposée à tous ceux qui tâtonnent, et que nous-mêmes, avec la pauvre lumière que nous sommes capables de porter, nous nous mettons en marche vers ceux qui cherchent.

² Mais ne pensons pas échapper à la nouveauté de Dieu : elle est notre espoir et la chance du monde.
Il est bon pour nous que Dieu soit toujours autre, que Dieu, le tout-proche, soit toujours ailleurs, un ailleurs vers lequel nous restons tous en marche.
Il est bon pour nous que Dieu reste libre, pour rester le garant de notre liberté.

Il est Celui qui vient. Nous le guettons ici, il viendra par là.

Et c'est par là qu'est le salut.

 

 

Voir aussi, sur ce site : figures / Jean Baptiste.

 

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