"Écoute, ma fille".

 

pour une profession

 

 

 

 

 

Ma Sœur,

 

 

Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes (1 Co 1,25), et dès que s'ouvrent vraiment les yeux de notre foi, nous percevons qu'en dépit des apparences tout ordinaires ou décevantes Dieu nous fait vivre chaque jour au niveau de ses merveilles,

merveille de son appel,

merveille de son œuvre de réconciliation,

merveille de son dessein d'unité.

 

 

 

²         L'appel de Dieu, vous l'avez entendu depuis longtemps déjà, et pendant des années Dieu a voulu que vous témoigniez de son amour directement au milieu de centaines de jeunes.

            Mais au cours de ce premier service, Dieu s'est fait entendre de nouveau. C'était bien la même voix, c'était toujours le même appel, et cependant, pour continuer à le percevoir, à l'intime de vous-même, pour accueillir la nouvelle espérance qu'il suscitait en vous, et pour rester en état d'écho, il vous a fallu librement modifier le style de votre réponse.

 

            "Celui qui opère tout au gré de sa volonté" voulait vous enfouir en terre profonde pour des moissons encore plus invisibles. Déjà vous mettiez votre espoir dans le Christ, déjà l'Esprit de Jésus avait posé son sceau sur votre vie ; mais Dieu vous réservait, dans le silence et la solitude du Carmel, une nouvelle découverte de sa paternité.

 

            Dieu aujourd'hui n'ajoute rien aux promesses qu'il vous a faites une fois pour toutes ; il vous rejoint simplement, dans votre nouvelle pauvreté, pour vous redire le projet qu'il a de toute éternité, depuis le "lancement du monde" (Ep 1,4) : faire de vous sa fille par Jésus Christ, et vous faire vivre en sa présence "pour la louange de sa grâce".

 

²         Mais cette vie authentiquement filiale passe concrètement, chaque jour, par l'œuvre de réconciliation accomplie en Jésus Christ.

            C'est en lui seulement que vous trouvez le rachat et la rémission des péchés, c'est-à-dire des manques d'amour ; c'est lui seul qui, par son Esprit, vous conduit à votre vérité tout entière et vous ouvre le chemin de la vraie liberté.

Car la liberté du cœur chrétien est un don de Jésus Christ bien plus qu'une conquête de l'homme :"Si le Fils vous libère, disait Jésus, vous serez vraiment libres"; et par une délicatesse de son amitié, Jésus nous apporte souvent la liberté en nous donnant de reconnaître, d'assumer ou de dépasser les esclavages de notre esprit et de notre cœur.

Jésus fait descendre peu à peu la lumière de sa parole, jusqu'aux recoins de notre être, pour que rien de caché ne demeure méconnu, pour qu'aucune plaie ne reste dans l'ombre, et qu'aucune richesse ne soit perdue pour le Royaume.

 

            Parce qu'il veut nous confier le service de la réconciliation, Jésus cherche à faire de nous des êtres réconciliés.

Réconciliés avec Dieu – et c'est l'œuvre de la Croix,

réconciliés avec les frères – et il faut parfois toute une vie pour en prendre le réflexe,

mais aussi (et on l'oublie trop souvent) réconciliés avec nous-même,

et cela suppose un long chemin d'humilité, car il faut que le temps fasse son œuvre, et rien ne révolte l'homme comme les contraintes du temps.

 

Le passé, souvent, reste comme une blessure, tant qu'il n'a pas été assumé devant Dieu Père, qui voit dans le secret ;

l'avenir parasite, lui aussi, l'amour pour Dieu, tant qu'il est rempli d'appréhensions, et que les tristesses d'aujourd'hui démobilisent les forces vives dont Dieu, demain, devrait pouvoir se servir.

Quant au présent, c'est là que s'égrènent les oui de la fidélité. C'est le moment où il faut accepter de tout perdre, surtout notre mainmise personnelle sur l'itinéraire contemplatif ; c'est le moment où le regard intensifié sur Jésus Christ doit se détacher courageusement de tout ce qui n'est pas l'amour du Père.

Le présent, c'est aussi le moment du réalisme chrétien, si proche de l'Évangile. On y apprend à porter dans un vase d'argile les merveilles de Dieu, sans surprise et sans désespoir. On entre, grâce à lui, comme Marie de Nazareth, dans le quotidien de la rédemption, et l'on s'y accorde au rythme de Dieu, ou plutôt aux rythmes que Dieu veut pour nous :

parole, puis silence ;

proximité, puis absence apparente ;

blessures de la vie, puis guérison par la main même de Dieu.

 

            Seul l'Esprit de Jésus, qui scrute à la fois nos profondeurs et celles de Dieu, peut nous unifier dans le quotidien de l'obéissance à la volonté du Père ;

            seul il peut concilier en nous l'adulte chrétien que nous voulons devenir et l'enfant que nous devons rester ;

seul aussi, parce qu'il est le témoin éternel de l'échange d'amour du Père et du Fils, il peut nous introduire dans le mystère chrétien de l'unité.

 

²         Il est normal, mes sœurs, que les contemplatives se sentent et se veuillent intimement accordées à ce mystère de l'unité, qui nous réfère toujours à la Trinité sainte et à l'Église de Jésus.

 

            Non seulement nous pouvons, avec saint Paul, contempler l'unité comme la grande réussite que Dieu promet au monde, pour le jour où toutes choses seront enfin ramenées sous un seul chef, le Christ, mais nous pouvons avec saint Jean voir dès aujourd'hui et pour aujourd'hui le modèle de l'unité des chrétiens dans le Toi et le Moi réciproques du Père et du Fils.

 

            Chercher l'unité, passionnément, patiemment, doucement, c'est se resituer par le fait même dans le droit fil du projet de Dieu, et au point incandescent où ce projet touche la terre des hommes.

            Mais le mystère, là encore, attend une carmélite. Car Dieu ne nous permet pas de nous leurrer sur l'unité, et sur le prix que Jésus a payé pour elle ; et ce projet d'unité, ce rêve de Dieu qui englobe tout l'espace et tous les temps, il nous faut le rejoindre et le vivre dans le cadre et les limites d'une communauté  de "quelques pauvrettes", comme le disait NM Sainte Thérèse.

            Nous reconnaissons bien là les habitudes et la folie de Dieu, qui se montre le même à Nazareth et à la Croix.

            La mission universelle d'une carmélite passe en même temps par le "Toi et Moi" de Jésus et duy Père et par le "nous" d'une communauté concrète, où Dieu fait des merveilles avec notre pauvreté, et de la vie avec toutes nos morts.

            Le livre d'Isaïe le fait admirablement pressentir : si Dieu est Époux, c'est de toute une terre, de tout un peuple qu'il est l'Époux. Aujourd'hui comme sous l'ancienne Alliance, la splendeur de l'épousée, c'est avant tout la splendeur de la communauté sainte, et si une consacrée peut légitimement se dire épousée, de Dieu ou de son Christ, c'est dans la mesure, toujours pauvre, où elle vit personnellement, à l'image de Notre Dame, le mystère nuptial de l'Église.

            Cela n'enlève rien à la relation personnelle de la consacrée à son Seigneur, mais cela restitue chaque jour pour elle les vraies dimensions, universelles et donc missionnaires, de sa consécration et de sa prière.

            Et c'est pourquoi le silence d'un carmélite est toujours une immense rumeur,

rumeur inquiète de tous ceux qu'elle a quittés,

et qui cherchent Dieu à tâtons, loin d'elle mais non pas sans elle ;

rumeur de tous les assoiffés de la "justice", c'est-à-dire d'un véritable "ajustement" à Dieu ;

rumeur de tous les journaliers de Dieu, qui peinent à la moisson, même s'ils n'ont pas eu à semer.

 

            La Petite Thérèse percevait à l'aigu cette rumeur du monde, et elle a su monnayer ses grands désirs, de Dieu et de son Règne, dans le quotidien de son Carmel. La seule œuvre extraordinaire qu'elle ait réalisée, avec la force de Dieu, c'est d'avancer comme si elle voyait l'Invisible, et d'aller jusqu'au bout de son appel.

            Elle a expérimenté, comme nous, mais avec toute la vigueur de sa foi, qu'un cœur humain qui se réconcilie, réconcilie le monde, et qu'une communauté qui s'unifie, dans l'Esprit Saint unifie le monde.

 

            Pour elle, c'était cela, vivre d'espérance.

 

 

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