Noces de diamant

 

 

 

 

 

 

Il y a soixante ans, dans la petite église de C., vous vous êtes donnés l'un à l'autre et vous avez présenté au Seigneur les deux pages blanches de votre vie, sans savoir ce qu'Il allait y inscrire, mais résolus à le servir quoi qu'il arrive. Et voilà que les souhaits formulés ce jour-là par le prêtre au nom de l'Église sont devenus pour vous réalité :

- le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, c'est-à-dire le Dieu qui appelle et qui donne la force, est demeuré sans cesse avec vous ;

- il vous a comblés de ses bénédictions

- et vous voyez aujourd'hui les enfants de vos enfants jusqu'à la troisième génération, "comme des plants d'olivier alentour de la table du Seigneur" et bientôt rassemblés à la table de famille.

 

Le temps a passé sans altérer la jeunesse de votre cœur. Chaque année nouvelle, en même temps que ses joies, apportait son lot de travail et de peines, mais rien n'a pu entamer votre volonté de vivre,

ni les longs mois de la guerre et de la captivité,

ni les blessures de Verdun,

ni les dures années du retour,

ni les épreuves de santé qui ont jalonné votre route,

rien n'a pu vous lasser de répandre autour de vous ce bonheur tout simple dont vous avez le secret.

 

En revenant vous fêter dans cette maison de famille, vos petits-fils et petites-filles, maintenant pères et mères à leur tour, accomplissent un pèlerinage au royaume de leur enfance,

 

un royaume béni où tout était ordre et lumière, où rien n'était laissé au hasard et où chacun des actes de         la journée était élevé à la valeur d'un rite ;

 

un royaume où les choses demeuraient simples, vraies et apaisantes, comme Dieu les aime :

l'eau du puits, si fraîche en été qu'on venait la puiser de tout le quartier,

les groseilles et les framboises qu'on avait le droit de grappiller,

la pain fariné, fractionné d'avance, et qui vous grattait la gorge,

la salade inimitable, où les bonnes herbes du jardin se donnaient rendez-vous,

ton couteau, grand-père, qui coupait si bien,

la vieille horloge qui ne connaissait que l'heure militaire,

et le Pèlerin que nous venions lire tous les dimanches ;

 

un royaume de paix, où tant de choses étaient porteuses de tendresse, et où les enfants respiraient comme un parfum la sagesse de ceux qui avaient beaucoup vécu ;

 

un royaume accueillant, où Saint François se fût senti à l'aise

et dont Saint Thérèse aurait goûté le silence.

 

C'est là que le Seigneur vous a trouvés fidèles, et la fidélité fait tellement partie de votre vie qu'elle a toujours semblé aller de soi.

Fidèles à Dieu et à l'église paroissiale,

fidèles l'un à l'autre sans défaillance, vous vous êtes montrés fidèles envers vos propres parents,

leur assurant une vieillesse si heureuse que notre aïeule, presque centenaire,

chantait encore "comme on chante à vingt ans".

Fidèles, vous l'avez été envers vos amis ; et le fait qu'ils soient venus en si grand nombre prier avec vous ce matin est un témoignage éloquent de l'estime et de l'affection qu'ils vous portent.

 

La fidélité dans le quotidien, tel est sans doute le message que Dieu vous demandait de nous apporter. Dans les moments de notre existence où nous sommes le plus lucides, le plus transparents à nous-mêmes, et surtout à la grâce, nous sentons bien que quelque chose de grand, de sacré, de définitif, se joue en chacune de nos journées, que la vie chrétienne est une aventure spirituelle, nouvelle chaque matin comme l'amour de Dieu, nous sentons bien que les grandes options chrétiennes de notre passé devraient habiter encore silencieusement tous les choix que nous posons aujourd'hui.

Alors monte en nous une peine secrète, celle de n'être pas des saints, celle d'avoir si souvent ralenti sur la route des Béatitudes et d'avoir perdu la hâte du Règne de Dieu.

 

L'exemple que vous donnez depuis si longtemps nous oblige à nous interroger sur la densité de notre propre vie et sur notre fidélité à Dieu.

"Quel est le serviteur fidèle ?", demandait Jésus (la servante fidèle, dirait Notre Dame),

c'est celui qui veille, de jour et de nuit,

qui se tient éveillé pour le Christ, pour l'accueillir même s'il vient tard dans la nuit,

c'est celui qui prie,

celui qui recommence chaque jour, car chaque jour apporte sa tâche et sa grâce,

celui qui tient devant les bourrasques, parce que sa maison est bâtie sur le roc de la foi et que, Dieu aidant, il veut être plus fort que le malheur, et plus tenace encore que la souffrance,

celui qui marche dans la vérité, dans le repentir, dans l'espérance coûte que coûte,

celui qui agit, qui réagit, qui fait route vers le Christ et qui fait du Christ sa route.

 

Oui, la fidélité, c'est la permanence de l'amour,

c'est l'amour qui dure, qui résiste au temps, à l'usure et aux déceptions,

c'est l'effort quotidien sans cesse repris, avec humilité mais avec audace,

un effort qui ne s'achèvera qu'au-delà du temps

et que seul l'Esprit de Jésus peut nous faire accomplir.

 

Notre fidélité sera toujours celle d'un pauvre ;

elle est souvent rompue, toujours menacée, et jamais établie,

car elle est faite de conversions successives, de plus en plus profondes et durables.

Elle est impossible à l'homme seul,

mais rien n'est impossible à Dieu dans l'homme, à l'homme avec Dieu.

Elle s'appuie sur la fidélité de Dieu-Père qui appelle, du Christ qui nous sauve,

sur la présence de l'Esprit Saint qui veut nous amener à la vérité tout entière.

Ainsi il n'y a de fidélité de l'homme que noyée dans la fidélité de Dieu

et votre vie, grand-père et grand-mère, en est pour nous le témoignage.

 

 

Sur la patène, près de l'hostie, vous permettrez à votre petit-fils de déposer vos soixante ans de fidélité à Dieu et aux hommes. Et tous ensemble, ici rassemblés, avant de communier au même Corps du Christ, nous allons durant cette messe faire monter vers le Père notre action de grâces.

 

Daigne Dieu notre Père vous garder encore longtemps à notre affection, et vous accueillir un jour, quand il voudra, avec les paroles de paix de l'Évangile :

 

 

"C'est bien, serviteur bon et fidèle.

Parce que tu t'es montré fidèle en peu de choses, je t'établirai sur de grandes.

Entre dans la joie de ton Maître !"

 

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