Ceux que Dieu a unis

 

 

 

 

                     "Si vous demeurez dans ma Parole vous êtes vraiment mes disciples,

                      Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres".

 

 

                     Au terme de cette première étape de votre pèlerinage vers la vérité, je ne pense pas nécessaire de vous rappeler au nom du Seigneur la grandeur et les devoirs de cette vie conjugale que vous avez choisie avec tout votre enthousiasme et toute votre lucidité chrétienne. Depuis des mois vous y avez réfléchi intensément, appelant les lumières de l’Esprit Saint, et nous savons tous quelle densité vous voulez mettre dans ce "oui" qui tout à l'heure va vous lier pour toujours.

                     Aussi, prolongeant en quelque sorte ce que je sais de votre passé, de vos épreuves, de votre cheminement spirituel, voudrais-je esquisser simplement le visage de votre foyer selon le cœur de Dieu, et dégager les traits d'une authentique sainteté conjugale, car c'est à cela, et pas à moins que cela, que vous êtes appelés.

 

                     Devenir saint, c'est rejoindre le Christ, et votre sainteté d'époux consistera à rejoindre ensemble et en pleine harmonie le mystère du Dieu Incarné qui par l'épreuve est entré dans la gloire. Non pas côte à côte, et chacun de son côté, mais ensemble et l'un par l'autre, car vous serez l'un pour l'autre un chemin vers l'amour du Père.

 

                     Et cela réclame à la base tout un flot de convictions communes.

                     Conviction qu'aucun bonheur humain n'est stable, ni même valable, s'il ne se noue en Dieu, source et fin ultime de tout ce qui porte le nom d'amour. "Dieu est Amour", Dieu nous a aimés le premier, et Il attend notre premier amour.

                     Conviction que votre Dieu est le Dieu de Jésus Christ. Non pas seulement la garant d'un idéal de droiture et de noblesse. Non pas seulement le Dieu des enthousiasmes adolescents et des élans esthétiques. Non pas un Dieu satellite qu'on appelle uniquement lorsque les forces humaines capitulent devant un monde hostile, mais le Dieu du salut, qui œuvre dans notre histoire d'hommes pour nous conduire à la vie définitive, le Dieu qui a créé et qui crée sans cesse, l'Alpha et l'Oméga, Celui dont tous les justes sont autant d'initiatives insondables d'amour, Celui qui appelle des pécheurs à devenir des fils,  et qui veut pour chacun de nous dès maintenant un courageux avant-goût de l'intimité du ciel.

                     Conviction que seul le Christ donne un sens à votre marche. Vous ne verrez pas la route, s'il n'est pas votre Route ; vous laisserez s'installer en vous et entre vous le compromis et le mensonge,  s'il n'est pas votre Vérité, votre seul critère de valeurs ; et vous ne donnerez pas pleinement la vie, si le Christ n'est lui-même votre Vie.

 

                     Le Dieu Trinité, éternellement heureux, par le dialogue d'amour du Père et du Fils, a lancé un jour les espaces cosmiques ; Il lance chaque jour de nouvelles destinées d'hommes libres. À chacun Il ne demande qu'une seule chose : "Laisse-moi faire ton bonheur, non seulement ton bonheur d'un jour, mais un bonheur éternel comme mon amour de Père. Accepte de te retourner vers moi avec un regard de fils ou de fille, consens à te joindre à l'immense caravane de l'Eglise, qui fait retour vers moi, guidée par mon Fils, mort pour vous et ressuscité." "Nul ne vit pour soi-même", dit saint Paul (Rm 13,7-8) "comme nul ne meurt pour soi-même. Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Dans la vie comme dans la mort, nous appartenons au Seigneur"

 

Conviction que votre amour est précédé et enveloppé d'un plus grand amour, qui ne se résignera pas pour vous à l'à peu près.

Conviction que Dieu a tous les droits, et vous, tous les devoirs ; et cette dépendance filiale sera en vous la source de la spontanéité et de la joie.

Conviction qu'un bonheur égoïste est une plaie au flanc de l'Église. Car dans le Corps Mystique tout amour est organique, tout dévouement mutuel est rédempteur, tout épanouissement conjugal vient augmenter le rayonnement de la charité du Christ.

 

Tout passera, parce que nos libertés sont immergées dans le devenir, dans le successif, et que nous sommes des êtres limités. Mais tout passera en Dieu, grâce au Christ. Dès lors notre devenir devient dynamisme en pleine lumière, et nos limites sont transfigurées en humilité évangélique : "Heureux les pauvres de cœur, parce que le Règne ces Cieux est à eux".

 

Ces convictions, grâce à Dieu, sont depuis longtemps ancrées en votre vie. Dans la pensée de Dieu, et dans son amour, vous étiez fiancés depuis toujours. Il vous a préparés à ce don total par d'étonnants cheminements de grâce. Chacun de votre côté, vous avez souffert : "Heureux ceux qui pleurent", vous voilà consolés ; l'un et l'autre vous avez eu soif de sainteté : et voilà que le Seigneur se prépare à vous rassasier ; l'un pour l'autre, sans le savoir, vous avez gardé votre cœur pur, et voilà qu'ensemble vous allez voir Dieu. Sur deux versants de la montagne vous montiez sans autre lumière que votre fidélité. Le Christ vous a surpris tous deux en pleine ascension. Il vous attend au sommet.

 

Face à la montée commune que Dieu vous offre désormais, riche de promesses, de joies toutes simples, d'intimité douce et exigeante, marquée également du signe de la rédemption, qui est cette croix du Seigneur toujours mystérieuse et toujours imprévue, permettez-moi de vous laisser seulement trois mots d'ordre du Christ.

 

1) "Demeurez dans mon amour", disait le Seigneur au moment de se livrer pour nous . Et pour cela vous serez un foyer fervent.

La prière doit être la respiration de votre foyer, la pulsation de votre cœur chrétien. Vous avez senti le besoin de décentrer votre pensée et votre action de leurs axes trop petitement terrestres, pour les transposer au plan du Royaume de Dieu. Au milieu d'un monde esclave de l'habitude et de la fantaisie, où la parole et les gestes ont perdu toute profondeur, où règnent l'inattention et le sommeil spirituels, votre voie est celle de l'effort intérieur. Vous trouverez votre cohérence si vous savez développer en vous la présence à Dieu. "Vous êtes le sel de la terre, mais si le sel s'affadit, avec quoi lui rendra-t-on sa saveur ? Il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes". Et c'est bien le drame de trop de chrétiens que ne vient plus réveiller l'attention à Dieu. Insensiblement ils perdent leur potentiel, et leur foi anémiée ne peut plus les défendre de la banalité et de tous les conformismes.

Vous prierez ensemble pour entrer ensemble avec sérieux dans le dessein du Père.

Vous appellerez Dieu pour qu'Il féconde vos tâches humaines.

Vous aimerez et approfondirez la messe ; vous y viendrez avec tout votre fardeau de responsabilités et de relations, afin que le Christ emporte tout dans son sacrifice.

Et ce témoignage de vie spirituelle intense sera la forme la plus profonde de votre apostolat. Car les hommes de notre temps ont le cœur trop encombré pour penser vraiment leur vie en fonction de Dieu. Certes, dans cet encombrement tout n'est pas lâcheté, tant s'en faut ! Et pourtant vous, foyer chrétien, vous différerez d'eux par une dimension qu'ils n'ont pas gardée : le silence. Ils auraient pourtant besoin de lucidité, de distance par rapport aux choses et aux événements, pour pouvoir user de tout sans devenir esclaves de richesses ou de joies sans lendemain. Votre exemple leur redonnera le goût de l'intériorité, du dépassement.

Vous les ferez accéder, avec tous leurs soucis, toutes leurs responsabilités, au niveau de conscience chrétienne qui est celui des saints, afin que toutes leurs épreuves soient reprises par la charité du Christ, qu'elles soient vécues en pleine lumière surnaturelle, en référence héroïque au message de Jésus. Devant tant de richesses qui dorment, tant de beauté inefficace, tant d'amour arrêté à mi-pente, votre réflexe sera celui du Christ et de Notre-Dame : offrir et sacrifier au nom de tous. Vous serez dans l'Eglise une puissance d'offrande pour les croyants sous-développés.

 

                     2) Le Seigneur a dit également – et c'est le second mot d'ordre que je voudrais retenir – "Prenez sur vous mon joug, et mettez-vous à mon école". Pour cela vous serez un foyer évangélique.

                     Vous arrivez aujourd'hui devant le Christ en toute confiance, parce que vous avez pris librement position face à ses exigences et à l'espérance qu'Il apporte :"Seigneur, à qui irions-nous ? c'est Toi qui as les paroles de la vie éternelle". Il faut à présent – et la grâce du sacrement va vous y aider – maintenir votre route conjugale dans cet état de transparence à la volonté de Dieu. Si le Christ demeure votre grande, votre unique passion, vous vivrez en état de conversion permanente ; vous resterez argile dans la main du Père, vous qui allez participer mystérieusement à son œuvre créatrice. En échange des sécurités fragiles, le Christ vous donnera la force des beaux combats chrétiens. Au lieu du plaisir qui toujours accapare et ramène à soi, vous connaîtrez ensemble la joie chrétienne, fille du détachement et du don de soi, cette joie seconde qui peut intégrer les plus lourdes croix comme les plus nobles élans de l'amour, les courageuses options de la vertu de force comme la modestie de la prudence surnaturelle.

                     "Là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur". Au lieu de l'autonomie orgueilleuse de ceux qui construisent sans Dieu, au lieu de cette anarchie intérieure, le Christ vous acheminera à la vraie liberté, qui est obéissance filiale. Libres de votre pesanteur personnelle, libres par rapport aux jugements du monde, libres devant la réussite et devant la mort, vous tendrez ensemble de toute la force de votre cœur non pas vers le "plus avoir", mais vers le "plus être", et vous deviendrez alors un frère et une sœur universels.

 

                     3) C'est en effet cette dimension d'Eglise que le Christ a voulue pour vous. Pour vous deux avant de souffrir Il a prié son Père ; "Père, sanctifie-les dans la vérité ; ta parole est vérité. Comme tu m'as envoyé dans le monde, je les ai aussi envoyés dans le monde. Et je me consacre moi- même pour eux (par la mort) afin qu'eux aussi soient sanctifiés dans la vérité.

                     Vous voilà donc ensemble en mission pour le Christ. Et ce rayonnement de votre foyer ne sera pas  seulement un idéal : c'est un appel, une vocation. Un idéal, en effet, risque fort, à la longue, de rester une pure réalisation de nous-mêmes ; il peut nous satisfaire intellectuellement tout en restant très vague et peu exigeant ; tandis qu'une vocation vient toujours du Père des Lumières et réclame toujours une réponse immédiate, concrète, réaliste, et une charité toujours en acte. "Aujourd'hui" : c'est le maître mot de la sainteté.

                     Vous le savez : ce qui fera votre mission d'Eglise en tant que foyer, c'est la mystérieuse affinité du mariage chrétien avec le mystère de l'Incarnation. Lorsque le Sauveur a uni da sa personne la nature de Dieu et notre humanité, il a en quelque sorte épousé dans l'amour cette humanité. En se faisant homme, le Fils de Dieu récapitule en lui-même tous les hommes.et les réconcilie avec Dieu. Ce rassemblement de tous les hommes, c'est l'Eglise, que le Christ appelle son Corps et son Epouse. L'Eglise et son Christ, par la fécondité de la grâce, deviennent ensemble et indissolublement source de l'humanité nouvelle, régénérée par le bain du Baptême. Désormais l'époux chrétien et son épouse, désormais un seul corps, deviennent ensemble source de l'humanité nouvelle, pour le compte du Christ et de l'Eglise.

                     Ainsi le mariage chrétien inclut-il une relation au mystère du Christ total. Le foyer chrétien est une cellule reproductrice de l'Eglise, comme une Eglise en petit, un écho terrestre de l'amour du Dieu Trinité se penchant vers l'humanité en détresse, une participation de le fécondité de Dieu.

                     L'acte de volonté par lequel vous allez vous donner définitivement l'un à l'autre est un acte d'Eglise. En vous deux, c'est l'Eglise qui assure sa perpétuité et poursuit le salut du monde.

                     La grâce spéciale du sacrement vous sanctifiera en tant qu'époux ; chacun en son âme, certes, mais tous deux ensemble et chacun en fonction de l'autre, puisque vous devrez vivre en fonction l'un de l'autre. Alors toute la réalité de votre amour, saisie dans le champ de la grâce, deviendra réalité surnaturelle de charité. Vous vous aimerez pour Dieu, par Dieu et en Dieu ; vous serez l'un pour l'autre et pour tous vos enfants une médiation de tendresse vers la vie éternelle.

 

                     Voilà donc la sainteté que le Christ attend de vous : intérieure, évangélique, ecclésiale. Tout y est grand, tout y est simple. Sur la terre comme au ciel tout se résume pour vous en une histoire d'amour, amour qui reçoit et amour qui donne. Là où il n'y a pas d'amour, mettez de l'amour et vous moissonnerez de l'amour. Ce fut toute la destinée de Notre Dame, et elle saura bien inscrire dans votre bonheur conjugal cette loi de la rédemption, si vous lui confiez aujourd'hui votre foyer pour qu'elle en soit la Reine. Ainsi soit-il.

 

 

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