Compassion et sacrifice chez Elisabeth de Dijon (Lettres à Mme Angles)

           

 

 

 

 

 

Pour fêter notre sainte, demandons-nous comment, favorisée du Seigneur, elle a su mettre en œuvre ce que disait saint Paul aux Corinthiens: " Béni soit le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos tribulations, afin que, par la consolation que nous recevons nous-mêmes de Dieu, nous puissions consoler les autres en toute tribulation que ce soit" (2 Co 1,3-4). Je le ferai en interrogeant les lettres qu'Elisabeth adresse à Mme Angles, de vingt ans son aînée. Pourquoi Mme Angles, direz-vous ?. D'abord parce que, dans l'impossibilité où je suis de mémoriser un corpus important, je risque moins de me noyer dans une douzaine de lettres. Ensuite Mme Angles est une laïque, et il est très intéressant de constater comment Elisabeth transpose son message. Enfin c'est une femme qui souffrait, et face à elle la pédagogie d'Elisabeth fait merveille.

           

Mme Angles avait une quarantaine d'années à l'époque. Elle avait subi une opération quelques années auparavant ; elle souffrait physiquement des séquelles d'une anesthésie mal faite et vivait sur sa chaise longue au fond d'un parc, passablement négligée par son notaire de mari, et dans un isolement de plus en plus douloureux.

            Comment Elisabeth lui parle-t-elle d'elle-même, et quels conseils lui donne-t-elle dans la souffrance ? Tels seront les deux volets de notre enquête.

 

²  Pour Elisabeth tout se résume à être présente à Celui qui est présent en elle. "Il est toujours vivant, toujours à l'œuvre en notre âme ; laissons-nous bâtir par Lui et qu'il soit l'Âme de notre âme, la Vie de notre vie, pour que nous puissions dire avec saint Paul : Vivre, pour moi, c'est Jésus Christ"(L 145). Dans ses vœux de Noël 1902, quelques jours avant sa profession, elle écrit : "En ce jour de ma profession, il faut que je console mon Maître et que je lui fasse tout oublier. Et puis ne le laissons pas seul en ce sanctuaire qui est notre âme, pensons à travers toutes choses qu'Il est là et qu'Il a besoin d'être aimé.(L 149)" Et quelques mois plus tard (L 156), "Contemplant le Christ que j'avais reçu après ma profession [..], j'ai pu me dire : 'Enfin, Il est tout à moi, et je suis tout à Lui, Il m'est tout !' Et maintenant je n'ai plus qu'un désir, l'aimer, l'aimer tout le temps, zéler son honneur comme une véritable épouse, faire son bonheur, le rendre heureux en Lui faisant une demeure et un abri en mon âme". Une demeure et un abri : un mot du NT et un de la spiritualité ambiante du XIXè siècle finissant, un mélange fréquent chez Élisabeth.

 

En juin 1903, elle s'étend un peu sur sa vie quotidienne: "Une paillasse, une petite chaise, un pupitre sur une planche, voilà tout le mobilier, mais c'est plein de Dieu et j'y passe de si bonnes heures, seule avec l'Époux. Pour moi, la cellule, c'est quelque chose de sacré, c'est son sanctuaire intime, rien que pour Lui et sa petite épouse. Nous sommes si bien "tous les deux", je me tais, je l'écoute …(L 168). Pauvreté, solitude, volonté de passer tout entière dans une vie d'épouse ; tout Elisabeth est là, déjà, et son héroïsme s'ensuit. "Puisqu'Il est là, tenons-Lui compagnie, comme l'ami à Celui qu'il aime ! (L 184)." J'aime tant ces paroles que Notre Seigneur adressait à ma patronne dans le ciel : Elisabeth, si tu veux être avec moi, je veux bien être avec toi, et rien ne pourra nous séparer (L 194).

 

On dirait qu'Elisabeth écrème sa vie, et qu'elle ne livre à sa correspondante que le plus beau et le plus vrai : son amour pour le Maître, mais le réalisme n'est jamais loin, qui la ramène à l'effort journalier :"Un jour Il disait à une de nos saintes (Angèle de Foligno) : 'Bois, mange, dors, fait tout ce que tu voudras, pourvu que tu aimes !' L'amour, voilà ce qui rend son fardeau si léger et son joug si doux !"(L 220)..

Son secret, si elle en a un, vient en ligne droite de l'Évangile :"C'est bien par le renoncement que l'on arrive à ce but divin : par lui nous  mourons à nous-mêmes pour laisser toute la place à Dieu (L224)."Oui, chère Madame, je crois que le secret de la paix et du bonheur c'est de s'oublier, de se désoccuper de soi-même . Cela ne consiste pas à ne plus sentir ses misères physiques ou morales ; les saints eux-mêmes sont passés par ces états si crucifiants. Seulement ils ne vivaient pas là."(L 249).

 

Toute Elisabeth est là, ardente, vivante, et logique avec l'Évangile . C'est vrai ? Alors c'est pour elle, et tout de suite ! Pour elle et pour tous ceux et celles dont elle sent la charge, mais à qui elle veut communiquer quelque chose de sa flamme.

 

 

²  On pourrait croire qu'à force de vivre à ces hauteurs, Elisabeth s'interdit toute vraie compassion et ne trouve rien à dire à ceux qui peinent sur les chemins du Seigneur. La manière dont Elisabeth s'y prend avec Mme Angles nous rassure tout à fait sur sa compréhension et sa délicatesse.

 

Ses lettres nous montrent toute une gradation et la carmélite va, avec son amie, de hardiesse en hardiesse.

Dans les premiers temps elle se contente, on dirait presque : elle n'ose que le rappel de grands principes :"Il n'est pas de bois comme celui de la Croix pour allumer dans l'âme le feu de l'amour !" (L 138); "Il est toujours avec vous, soyez toujours  avec Lui !" Et Elisabeth redit, avec insistance son amitié :"Prenez l'âme de votre petite amie avec la vôtre"; "Retrouvons-nous en Celui qui est amour !". Peu à peu, Elisabeth entreprend de tirer Mme Angles de sa tristesse :"Je vous sens tant aimée par le Maître !" (L 145). De mon côté je sens aussi un bien fort mouvement vers votre âme que je sens tant aimée et tant cherchée par le Maître qui veut vous posséder pleinement". Et elle se sert du froid qu'elle endure, pour initier Mme Angles au support des sacrifices :"Au Carmel on rencontre bien des sacrifices de ce genre, mais ils sont si doux lorsque le cœur est tout pris par l'amour. Je vais vous dire comment je fais lorsqu'il y a une petite fatigue : je regarde le Crucifié et quand je vois comme Lui s'est livré pour moi je ne puis moins faire pour Lui que de me dépenser, de m'user, pour lui rendre un peu de ce qu'il m'a donné (L 156)."Il faut lui dire merci tout le temps, quoi qu'il arrive, car le bon Dieu est Amour et il ne peut faire que de l'Amour"(L 168).

 

Mais c'est la veille de sa fête, le 14 août 1904, qu'Elisabeth déploie devant son amie la pédagogie de la souffrance :" Je vois que le Maître vous traite en 'épouse', et qu'Il vous fait partager sa Croix. [..] Je demande au bon Dieu qu'il vous soutienne dans vos souffrances, qui doivent être si pénibles à supporter, car à la longue l'âme s'en ressent et perd de son énergie ; mais alors vous n'avez qu'à vous tenir près du Crucifié, et votre souffrance est la meilleure prière" (L 207). Et plus explicitement encore dans sa lettre 220, du 5 janvier 1905 :"Je vous souhaite aussi toutes les grâces de santé dont vous avez besoin, puisque vous êtes si éprouvée de ce côté ; rappelez-vous ce que disait saint Paul : "Je me glorifie dans mes infirmités, car alors la force du Christ habite en moi " Tout est dans la volonté du bon Dieu et, dans les souffrances physiques, qui atteignent aussi votre âme, réjouissez-vous, chère Madame, et pensez qu'en cet état d'impuissance porté fidèlement, avec amour, vous pouvez Le couvrir de gloire. Notre sainte Mère Thérèse disait : lorsqu'on sait s'unir à Dieu et à sa sainte volonté, acceptant tout ce qu'Il veut, on est bien, on a tout ! Je vous souhaite donc cette paix profonde dans le bon plaisir divin . Je comprends tous les sacrifices que vous impose votre santé, mais il est doux de se dire :"C'est Lui qui veut cela ."

 

Ainsi la compassion de la carmélite est-elle toujours en éveil, et Elisabeth prend bien soin que la pauvre Mme Angles, dont l'état empire visiblement, se sente rejointe dans ce qui fait sa souffrance. Mais elle ne veut pas que son amie en reste là, et elle la lance hardiment sur la voie de la remise à Dieu :

"Il me semble que le bon Dieu vous demande un abandon et un confiance sans limites à ces heures douloureuses où vous sentez ces vides affreux. Pensez qu'alors Il creuse en votre âme des capacités plus grandes pour le recevoir [..]. Tâchez alors d'être par la volonté toute joyeuse sous la main qui vous crucifie ; je dirai même regardez chaque souffrance, chaque épreuve 'comme une preuve d'amour', qui vous vient directement de la part du bon Dieu, pour vous unir à Lui."( L 249).

 

Elisabeth sait qu'il faut tout faire, humainement, pour guérir :"Vous oublier, pour ce qui regarde votre santé, cela ne veut pas dire négliger de vous soigner, car c'est votre devoir et la meilleure pénitence, mais faites-le avec grand abandon, disant à Dieu 'merci' quoi qu'il arrive". Même le souvenir des misères morales doit être ramené à Dieu :"L'âme la plus faible, la plus coupable, est celle qui a le plus lieu d'espérer, et cet acte qu'elle fait pour se jeter dans les bras de Dieu le glorifie et lui donne plus de joie que tous les retours sur elle-même et tous les examens, qui la font vivre avec son infirmité.[..] Vos infirmités, vos fautes, tout ce qui vous trouble, c'est Lui, par ce contact continuel, qui veut vous en délivrer."

Aucune épreuve, en tout cas, ne peut empêcher de rejoindre le Christ en sa souffrance :"Si, malgré tout, le vide, la tristesse vous accablent, unissez cette agonie à celle du Maître au jardin des Olives". La souffrance doit rester un moyen de nous rapprocher de Dieu :"Voyez comme vous pouvez le glorifier en ces états de souffrances, de langueur, si difficiles à supporter. Oubliez-vous tant que vous pourrez, c'est le secret de la paix et du bonheur. Saint François-Xavier disait :'Ce qui me touche ne me touche pas, mais ce qui Le touche me touche puissamment."(L 264)

 

Ainsi était notre Elisabeth : proche de son amie qui souffrait, mais pour elle-même constamment en offrande, au point qu'elle ne voyait pour son amie qu'une seule issue possible : la rejoindre dans sa confiance. C'est ce qui nous est demandé à nous-mêmes, au cours de cette Eucharistie : puiser dans notre amour du Seigneur la force de porter ceux qui souffrent, et l'audace de les brancher à leur tour sur son mystère.

 

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